Christianisme et écologie : une proposition de lecture du récit de la Création

Lorsqu’on évoque la conception chrétienne de la nature et de la place que l’homme est appelé à y occuper, on revient souvent à la phrase de Descartes, l’homme devenu « comme maître et possesseur de la nature ». Une phrase dans la continuité du récit de la Genèse, dans lequel Dieu offre la nature à l’homme. Ce rapport de domination expliquerait la surexploitation des ressources naturelles, et pour les antispécistes, la hiérarchie indue que l’on établit entre les différentes espèces.

Je pense que la première analyse est fausse ou du moins simpliste. En revanche, il est évident que l’anthropologie chrétienne insiste sur la dignité de l’homme et sa différence radicale d’avec le monde animal – l’homme est fait à l’image de Dieu, contrairement aux animaux.

Le premier chapitre de la Genèse nous présente un monde harmonieux : l’homme des premiers temps fait partie de la nature. C’est au sein de la nature qu’il est créé (au sixième jour seulement, d’ailleurs… ce qu’on peut voir comme une invitation à l’humilité, ou au contraire comme un « couronnement » de la création, la cerise sur le gâteau en quelque sorte). Dieu fait de lui le maître des animaux, sur lesquels il a le droit de régner, et de la terre – qu’il doit soumettre, notamment en la remplissant, en l’habitant, c’est-à-dire en la rendant humaine.

Mais il n’est pas le maître du monde entendu comme ensemble d’éléments physiques : la mer, les montagnes. Il n’y a pas de toute-puissance de l’homme dans le récit de la Création, ce qui peut surprendre – l’idéal vers lequel l’homme doit tendre n’est pas celui d’un pouvoir absolu. La domination qu’il peut exercer n’implique dans un premier temps aucune violence puisque l’homme est alors végétarien – il se nourrit de plantes, comme les animaux.

Je pense que c’est une première idée intéressante et à retenir pour ceux qui ne sont pas tentés par l’antispécisme, qui réfute toute idée de hiérarchie entre les espèces. La hiérarchie acceptée entre les hommes, les animaux et le règne végétal n’implique pas de violence injustifiée ni d’ «abus de pouvoir ». Dans ce récit, l’homme est fait maître du règne animal puisque Dieu l’invite à le « soumettre » ou à la « dominer », selon les traductions. Mais ce qu’on n’entend à mon sens pas assez, c’est que toute maîtrise est responsabilité vis-à-vis de ce qu’on maîtrise. Elle est également le signe d’une liberté, sans laquelle il n’y a pas de responsabilité.

D’emblée l’homme et la nature sont inscrits dans un temps commun qui constitue une mesure et un rythme  – représenté par le refrain « il y eut un jour et il y eut un matin ». Je pense qu’un des problèmes majeurs que souligne aujourd’hui l’écologie est le décalage de temporalité entre l’homme et la nature : on le voit très bien avec la surexploitation des ressources. Par exemple, les sols sont épuisés parce qu’on ne leur laisse pas le temps de se renouveler, on ne prend pas en compte la temporalité qui leur est propre.

On peut également souligner ce qui m’a toujours étonnée : la satisfaction divine, qui rythme le texte  « Et Dieu vit que cela était bon ». Il me paraissait évident, étant enfant, que Dieu savait que ce qu’il faisait était bon, puisque c’était Dieu. Aujourd’hui, je pense qu’on peut relier ce refrain à la conception du temps qui traverse le texte – le temps de la contemplation et de l’émerveillement est indispensable, constitutif de notre rapport au monde, et il fait partie de l’activité. Il faut savoir prendre ce temps, qui est aussi le temps du repos, du recul. En effet, le septième jour, Dieu se repose (encore quelque chose qui m’étonnait énormément : si Dieu est Dieu, pourquoi a-t-il besoin de se reposer ?) – c’est l’origine du dimanche comme jour férié dans les sociétés chrétiennes, et du shabbat chez les Juifs. A mon sens, c’est une manière de souligner que le repos, l’arrêt, fait partie intégrante de la vie – de la vie humaine et de la vie du monde (ce dont nous ferions bien de nous souvenir au vu de certains débats, sur l’ouverture des magasins le dimanche par exemple).

Bien entendu, ce récit présente un idéal – c’est l’utopie fondatrice, l’harmonie originelle qui est rompue par le péché dans la suite du texte, à cause duquel l’homme est chassé du Paradis terrestre. Cette rupture introduit un déséquilibre dans la relation de l’homme à la nature. Il doit travailler la terre à la sueur de son front ; la femme accouchera dans la douleur ; l’hostilité naît entre le serpent et les hommes. La symbiose n’a plus rien d’évident – la dissension culmine dans le récit du Déluge, lorsque les éléments anéantissent presque la race humaine, et dorénavant, le rapport de l’homme à la nature sera bien plus ambivalent.

 Néanmoins, une des idées majeures de la Bible est que la nature, cadeau de Dieu aux hommes, est le reflet de sa puissance et de sa bonté : ainsi l’arc-en-ciel est le symbole de l’alliance entre Dieu et son peuple. Les exemples, métaphores, paraboles, qui parcourent les textes, des psaumes au Nouveau testament, s’appuient sur la nature – sur ce que connaissaient les hommes à qui ces textes s’adressaient en premier. Le règne naturel permet de mieux comprendre la nature divine et le royaume des Cieux. L’homme de la Bible – du Nouveau comme de l’Ancien Testament – est un homme qui vit dans la nature. C’est un homme « rural » (bien que ce mot moderne ne corresponde pas vraiment à la réalité de ce temps-là).

Cette idée de don, de cadeau, est fondamentale, parce qu’elle implique l’idée de dette et de responsabilité (envers Dieu, envers l’humanité, envers la nature elle-même, on choisira selon ses convictions). Le don nous lie et nous oblige, comme nous l’a appris Marcel Mauss dans son fameux Essai sur le don – en ce sens, il n’a rien de gratuit. Parce que le monde nous a été donné, que nous l’avons trouvé tel quel, nous nous devons de le préserver. Or ce texte propose une harmonie possible de l’homme avec le monde – et à ce titre je pense que chacun peut y réfléchir avec fruit- une harmonie qui repose sur une temporalité commune.

Cordélia de Rambuteau – Noise ESSEC

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COMPTE RENDU Projection-débat : comment répondre au défi énergétique ?

Le jeudi 31 Janvier, le Noise ESSEC organisait un évènement autour des énergies renouvelables. Au programme : projection du documentaire Watt If, court-métrage présentant six initiatives de solutions énergétiques durables à travers le monde, puis une discussion en compagnie de :

  • Patrick Behm, fondateur d’Enercoop (fournisseur français d’électricité renouvelable comptant plus de 25000 clients),
  • Alexandre Raguet, fondateur de Lumo, plateforme proposant des investissements verts aux particuliers et entreprises pour leur épargne,
  • Julien Bueb, économiste chez France Stratégie, institution rattachée au Premier ministre qui détermine les grandes orientations pour l’avenir de notre pays

Petite conférence, grand message

Pourquoi sortir de son quotidien pour venir à ce type de conférence ? C’est un mini effort pour un grand rendement, petit principe de vie qu’on pourrait appliquer de manière générale à l’engagement citoyen dans l’écologie. Un grand rendement car cela permet d’entendre des personnes plus expertes parler d’un sujet ô combien urgent et parfois obscur – (non pas sur un écran mais dans la vraie vie, avec d’autres vraies personnes), de débuter et/ou prolonger sa réflexion, in fine de voir que des solutions existent.

Le court-métrage Watt If présente six initiatives citoyennes innovantes dans la production d’énergie. On y découvre par exemple qu’au Sénégal, une association produit du charbon biologique par la combustion d’une plante parasite (« Rien ne se perd, tout se transf…. » CQFD), qu’à Manille, on fabrique des lampes solaires pour éclairer les communautés les plus isolées, ou encore que près de chez nous en France, Enerterre isole durablement les maisons grâce à des matériaux biosourcés. Si je n’en cite que la moitié ici (pour préserver un peu de suspense et encourager à visionner le documentaire), j’ai été impressionnée par toutes ces initiatives, qui non seulement trouvent des alternatives innovantes aux produits fossiles, mais travaillent également à renforcer le lien social des communautés adressées, et à diffuser l’information pour une consommation énergétique plus durable.

Énergies renouvelables et sobriété énergétique

Toutefois, sans dévaloriser cette première partie projection, c’est le moment du débat qui fut le plus réjouissant. De par la diversité d’opinions des intervenants, tout comme leur égale complémentarité, cette discussion nous a fourni des informations précieuses sur la transition énergétique. Patrick Behm s’est d’ailleurs empressé d’en rappeler les trois piliers après s’être brièvement présenté : d’abord la sobriété énergétique, puis l’efficacité énergétique, et ensuite seulement les énergies renouvelables.  Un ordre de priorité que Julien Bueb a approuvé vivement, expliquant que la sobriété énergétique reste une grande oubliée du développement durable, notamment parce qu’elle est jugée moins populaire que les autres solutions. Selon ce dernier, la croissance verte est illusoire car les soi-disant sauts technologiques permis par les nouvelles énergies comportent des oublis fondamentaux. Armé d’un powerpoint savamment préparé, il nous démontre la nécessité d’un « rattrapage social-écologique ».

Là se dessine la dissonance entre les intervenants : Alexandre Raguet n’est pas un grand adepte de la sobriété énergétique, sa profession le montre. Il croît davantage au potentiel des énergies renouvelables. Argument pertinent à prendre en compte : comment prôner la sobriété dans un pays en plein développement économique et énergétique ? Julien Bueb renchérit en expliquant que la sobriété est évidemment le grand défi des pays développés. Argument que partage Patrick Behm ; ce dernier a rejoint le laboratoire de l’ESS et travaille tout particulièrement sur la sobriété énergétique. Un point les rassemble chaque fois sans faute : chaque pilier de la transition énergétique est indispensable, le débat ne se fait que sur la priorisation de l’un sur l’autre.

Quelle action privilégier et vers qui se tourner ?

Enfin, plusieurs questions des étudiants permettent d’élargir la réflexion. On débat sur le problème des terres rares dans les panneaux solaires (jugées dérisoires par les trois, comparé à ce que l’on trouve dans tous nos smartphones et ordinateurs), de « low tech » (sobriété technologique), de la difficile conciliation entre performance économique et efficacité écologique (et/ou scientifique).

Certains étudiants n’en démordent pas et sous-entendent une inefficacité de l’État face à ces problématiques. Les trois intervenants modèrent cet argument mais s’accordent à dire qu’il reste beaucoup à faire, et qu’il faudrait notamment mettre en place des instruments incitatifs forts pour que les entreprises réduisent leur empreinte écologique.

Ils s’accordent enfin à dire que si la prise de conscience citoyenne est cruciale, il est nécessaire de mettre en place des actions communautaires. Changer son comportement à titre personnel est une initiative louable et décisive, mais la situation nécessite une mobilisation des actions à toutes les échelles (citoyenne, communautaire, urbaine, régionale, étatique, européenne, mondiale). Le documentaire visionné en est ainsi une illustration positive, montrant que la transition écologique se nourrit de mille solutions, et qu’il est possible de changer les choses en partant de presque rien.  

Justine Taillefer

Gratuité : vers une nouvelle société ?


Titre d’un ouvrage de M. Giovannangeli et J-L. Sagot-Duvauroux sur la mise en place de la gratuité des transports en commun à Aubagne depuis 2009.

Transports en commun, musées, permis de conduire, crèches… Les secteurs dans lesquels on entend parler de gratuité, que ce soit un projet ou une mesure effective, sont nombreux. Synonyme de davantage de justice sociale et relevant d’un droit fondamental pour ses partisans, la gratuité est l’archétype de la « fausse bonne idée » pour ses détracteurs qui fustigent des visions court-termistes et finalement contre-productives. Dès lors, que penser de la gratuité ?

Un projet séduisant pour une grande diversité de secteurs …

Le secteur le plus emblématique et le plus médiatisé pour lequel la gratuité est en débat est celui des transports en commun. En France, une trentaine de villes de taille moyenne l’ont mise en place, la plus peuplée étant Dunkerque avec près de 90 000 habitants. D’autres l’envisagent dont Paris, la maire Anne Hidalgo ayant annoncé y réfléchir l’an dernier.

Deux arguments majeurs semblent plaider en faveur de la gratuité. Tout d’abord, augmenter la fréquentation des transports collectifs permettrait de réduire l’utilisation de la voiture et ainsi de diminuer la pollution en ville. La gratuité donnerait également à chacun un droit à la mobilité – qui apparait de plus en plus fondamentale de nos jours – et notamment aux plus démunis qui verraient leurs opportunités de déplacement décuplées, ce qui peut être crucial par exemple pour un retour à l’emploi.

Dunkerque a mis en place la gratuité des bus depuis septembre 2018.

Plus de justice sociale et d’écologie donc. La justice sociale est également avancée par les promoteurs de la gratuité dans les musées avec comme objectif la démocratisation de la culture et la hausse de la fréquentation des musées dont on sait par expérience qu’elle est conséquente à la mise en place de la gratuité. Depuis 1996 et la politique de gratuité du Louvre le premier dimanche du mois, de nombreux musées français ouvrent leurs portes gratuitement – avec souvent des spécificités (collections permanentes/temporaires, jours, période …) – pour lever la barrière monétaire et permettre l’accès à la culture au plus grand nombre.

Dans l’actualité récente, Clémentine Autain et Alexis Corbière, députés France Insoumise, ont plaidé pour la gratuité du permis de conduire tandis que le probable candidat à la mairie de Paris en 2020 et ex-responsable de la communication de François Hollande, Gaspard Gantzer a lui proposé « la gratuité totale des crèches » à Paris s’il est élu.

Les secteurs sont donc multiples mais la philosophie générale reste la même : garantir un droit jugé fondamental à l’ensemble de la population sans discrimination, comme cela est par exemple déjà le cas pour l’éducation et la santé.

… mais qui ne fait pas l’unanimité

Si ses partisans sont nombreux, les détracteurs de la gratuité le sont tout autant et leur premier argument est simple : la gratuité ne supprime pas le coût. Les chauffeurs de bus et les employés de musée sont rémunérés et les investissements pour améliorer le réseau ou élargir la collection d’œuvres sont onéreux. Quelqu’un doit bien payer. Et si ce n’est pas l’usager, ce sera le contribuable. Toute la communauté paiera donc, à travers l’impôt, pour un service qu’une partie seulement utilisera. Ce transfert est-il juste ? Est-il souhaitable pour une meilleure redistribution et plus de justice sociale ? Car dans le cas des musées par exemple, si la fréquentation augmente, c’est principalement du fait … des personnes qui s’y rendaient déjà ! Et en majorité, ces personnes appartiennent aux catégories socio-professionnelles supérieures qui peuvent se permettre de payer l’entrée au musée et bénéficient ainsi d’un effet d’aubaine puisqu’elles ne paient plus un service pour lequel elles étaient prêtes à payer. Ce phénomène dit de Robin Hood reverse (« Robin des Bois à l’envers »), c’est-à-dire un transfert des plus pauvres vers les plus riches s’observe aussi avec l’université publique gratuite selon l’économiste Jean-Marc Daniel. Ceux qui, dans les faits, se rendent le plus à l’université sont les étudiants issus des catégories les plus favorisées  qui bénéficient donc d’un effort mutualisé et partagé par toute la population y compris les plus modestes. La gratuité jouerait ainsi contre la justice sociale.

Les autres objectifs louables de la gratuité ne seraient pas plus atteints. Dans le cas des transports en commun, on observe que la proportion d’automobilistes qui se mettent à emprunter les modes collectifs après le passage à la gratuité est extrêmement faible. Le fait est que la voiture est déjà une option bien plus coûteuse que les transports en commun et que bon nombre d’usagers la préfèrent malgré tout. Le prix n’est donc pas une incitation à changer pour les automobilistes contrairement à une amélioration de l’offre de transports en commun qui, elle, pourrait les convaincre. Mais pour une amélioration de l’offre, il faut investir massivement et se priver des recettes de billetterie n’est vraisemblablement pas la bonne solution. Ce sont là les conclusions d’un rapport d’experts indépendants présidé par l’ancien Président de SNCF réseau Jacques Rapoport et mandaté par la région Ile-de-France pour évaluer les implications de la mise en place de la gratuité des transports en commun dans la région. Ainsi la gratuité ne semble pas la panacée pour résoudre les problèmes de transport ou d’accès à la culture.

En faisant peser le coût sur l’ensemble des citoyens et non sur les usagers et en se privant inutilement des recettes des usagers qui ont les moyens, la gratuité serait donc pour beaucoup – notamment les plus libéraux – l’exemple de la « fausse bonne idée » qui apparaît séduisante de prime abord mais qui se révèle désastreuse à moyen terme. A l’inverse, la tarification solidaire comme mise en place à Strasbourg serait le bon moyen pour obtenir un tarif juste. Elle repose sur le principe que les plus pauvres payent peu (voire rien s’ils sont totalement sans ressources) et les plus riches beaucoup. Ce système est aussi applicable pour les musées (où pour certains déjà l’entrée est gratuite pour les demandeurs d’emplois par exemple) ou les bibliothèques entre autres.

Mais l’écueil de ce système est la condescendance et stigmatisation des plus démunis qu’il engendre, ces-derniers étant obligés de réclamer leur droit à ne pas payer, ce qui les place dans une posture peu gratifiante et qui fait que certains ayant-droits n’osent pas demander ce qui leur revient. Comme à l’école primaire où tous les enfants sont accueillis gratuitement sans distinction des revenus de leurs parents, la gratuité présente l’avantage de mettre tout le monde sur le même plan.

Penser la gratuité à travers un changement de société

Paul Ariès, politologue et essayiste, fervent défenseur de la gratuité.

Si la gratuité évoquée jusqu’à présent ne semble pas souhaitable, c’est parce qu’il s’agit d’une gratuité d’accompagnement du système et non d’une gratuité d’émancipation capable de le changer. C’est là la thèse du politologue et essayiste Paul Ariès, directeur de l’Observatoire International de la Gratuité et auteur de « Gratuité vs Capitalisme ». On le voit donc dès le titre de son ouvrage, la gratuité est ici pensée comme alternative au capitalisme, comme prétexte pour repenser un projet de société plus sociale, écologique et démocratique.

Prenons l’exemple de l’eau. Ariès propose la gratuité de l’eau élémentaire, soit à partir des seuils de l’OMS, 40 litres par jour et par personne. Au-delà, l’usager paie et le tarif augmente rapidement. Le constat de départ est que l’on paie le même prix pour faire son ménage et pour remplir sa piscine, deux usages qui n’ont a priori pas la même nécessité. Il ne s’agit donc pas de rendre toute l’eau gratuite mais bien de changer de paradigme : rendre gratuit le bon usage et plus cher le mésusage, ce qui conduit à une responsabilisation des usagers.

La gratuité pour une consommation plus responsable et moins de gaspillage ?

La gratuité des cantines scolaires ? Pas pour offrir les repas actuellement proposés mais pour repenser une restauration plus locale, de saison et moins carnée. La Suède qui l’a mise en place il y a 13 ans fait ici figure de modèle.

Alors que la marchandisation a atteint quasiment tous les pans de notre économie et que la société de consommation capitaliste, synonyme de gaspillage et d’épuisement des ressources, nous conduit dans le mur, cette gratuité nous propose de changer nos modes de vie.

L’eau, l’énergie, la santé, les transports en commun, la restauration sociale, les bibliothèques, les musées, le web, les services funéraires, les toilettes publiques … Voici une liste non exhaustive des biens ou services qui pourraient suivre cette voie selon Paul Ariès. Avec à chaque fois la gratuité non comme fin mais comme moyen pour construire un nouveau système. Il s’agit bien là d’un projet politique et de société, bien plus que d’une simple question économique. Il faut accompagner la mise en place de la gratuité – ce qui n’a pas été suffisamment fait dans le cas des transports en commun ou des musées, rendre gratuit les transports ou ouvrir les portes des musées ne suffisant pas à atteindre les objectifs escomptés – et différencier les usages lorsque le secteur s’y prête. En différenciant usage vital, utile ou de confort, de l’eau ou de l’énergie par exemple, on introduit dans l’esprit du consommateur une distinction qui le conduira à une meilleure utilisation et maîtrise de la ressource. La gratuité n’est donc pas comme parfois décrite, synonyme de gaspillage, mais ici une voie vers une consommation responsable et raisonnée.

Critique de la société de consommation par la réalisatrice Jeanne Menjoulet.

En sommes-nous capables ? Un des arguments des défenseurs du système actuel est qu’il est celui qui correspond le mieux à l’esprit humain, que la concurrence est plus efficace que la coopération et que les intérêts propres et individuels sont ceux qui expliquent le mieux nos comportements. Mais comme disait Einstein, tant qu’on a la tête sous forme d’un marteau, on perçoit tous les problèmes sous forme de clou. C’est donc culturellement et même anthropologiquement – en contestant la vision purement individualiste de l’Homme si bien véhiculée par le secteur marchand – qu’il faut construire la gratuité. Alors que les crises démocratique, sociale et écologique nous pressent de changer de modèle de société, la gratuité pourrait donc être ce nouveau paradigme émancipateur et collectif.

Julien Morin – Noise ESSEC


Sur l’engagement : une suggestion de podcasts

Dans la Poudre, Lauren Bastide interroge des femmes de tous bords, artistes, femmes politiques, militantes.

https://www.nouvellesecoutes.fr/la-poudre/

La poudre – interview de Latifa ibn Ziaten

Le 11 mars 2012, Mohammed Merah assassine sa première victime, le parachutiste Imad ibn Ziaten, alors âgé de 30 ans. Quelques mois à peine après la mort de son fils, sa mère se lance et fonde l’association IMAD pour la Jeunesse et la Paix. Depuis, elle sillonne la France et le monde. Elle donne des conférences, intervient à l’Assemblée nationale, dans les écoles, dans les prisons, pour sensibiliser sur les problématiques de la radicalisation et de la ghettoïsation croissantes dans certaines cités. Mais surtout pour apporter un témoignage, au-delà de la douleur, celui d’une femme marocaine musulmane arrivée en France à dix-sept ans et demi, alors jeune mariée, sans parler un mot de français. Qui fait tout pour s’intégrer et souligne l’aide apportée par ses voisins français. Mais aussi celui d’une mère de famille, d’une croyante et d’une responsable d’association. Elle porte également la voix de tous ceux qu’elle rencontre, ces prisonniers qui lui confient que, bien que nés en France, ils ne se sont jamais sentis français, les jeunes de la cité des Izards dont est originaire Merah qui lui vante ce « héros, ce martyr de l’Islam » avant d’apprendre à qui ils s’adressent.

Un appel à l’engagement, aussi : « Si chaque citoyen donnait 5% de son temps pour les autres, tout irait mieux. Ce n’est pas grand-chose, 5%… »

L’interview poignante d’une femme admirable – un modèle pour tous les Français. Vous serez émus, vous réfléchirez, vous aurez envie, vous aussi, de la suivre.

La poudre – interview de Claire Nouvian

Claire Nouvian est militante écologique, et depuis peu (avant l’enregistrement de ce podcast), militante politique : elle a fondé l’association Bloom pour la protection des océans, et vient de lancer un parti politique en vue des européennes, Place publique. Cet entretien revient sur son parcours personnel, sur son engagement écologique et ce qui l’a déclenché (c’est à mon sens le plus beau passage : le déclencheur est l’émerveillement), sur son rapport à l’espoir et sur ses convictions politiques.

Il pose de nombreuses questions (et répond à de nombreuses autres) : l’écologie doit-elle être de gauche ? Comment garder espoir quand on constate au jour le jour la destruction du monde ? Quel lien faut-il faire entre l’écologie et les autres problématiques, sociales en particulier ? Comme Claire Nouvian le reconnaît elle-même, quand les fins de mois se font difficiles dès le 15, il est impossible de se pencher vraiment sur le devenir de la planète.

Un podcast pour tous les écologistes, en herbe ou déjà confirmés, qui se demandent si leur combat a un sens.

Cordélia de Rambuteau, Noise Essec

L’africapitalisme : un exemple pour l’Europe ?

La jeunesse africaine prête à bâtir le continent de demain (vidéo du Young African Leaders Initiative (YALI) initié par Barack Obama).

Trop souvent résumé à une philanthropie à l’anglo-saxonne, l’africapitalisme est en réalité une nouvelle façon de penser le capitalisme associant prospérité économique et sociale, et qui pourrait bien inspirer l’Europe.

Le concept d’africapitalisme, inventé par l’homme d’affaires nigérian Tony Elumelu, a reçu un écho favorable dans les médias, y compris occidentaux.  Il a été décrit comme l’adaptation de la théorie libérale classique du ruissellement – qui veut que l’enrichissement d’une élite profite à l’ensemble de la société – et de la philanthropie aux besoins de développement propres au continent africain. Elumelu va plus loin puisqu’il substitue à la charité traditionnelle à l’anglo-saxonne une « philanthropie catalytique » qui cherche à traiter les causes des problèmes plutôt que d’essayer d’en atténuer les conséquences. Il a ainsi consacré 100 millions de dollars pour le Programme d’entrepreneuriat Tony Elumelu (TEEP) qui a pour objectif de former et financer 10 000 entrepreneurs africains sur 10 ans.

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Tomy Elumelu, chantre de l’africapitalisme.

Une vision nouvelle fondée sur le bien commun

Ce nouveau paradigme africain insistant sur le rôle du secteur privé et de l’entreprenariat dans le développement futur du continent et invitant les plus fortunés à y contribuer en investissant à long terme dans des secteurs stratégiques (agriculture, énergie, santé, éducation …) est déjà intéressant. Toutefois, comme le souligne Akinyinka Akinyoade dans son ouvrage Entrepreneurship in Africa, réduire l’africapitalisme à un nouveau philantro-capitalisme occulte la partie novatrice d’un concept qui va bien plus loin et apporte une réflexion nouvelle autour de la relation entre capitalisme et société. Car c’est dans la façon même d’envisager l’entreprise que les Africains se différencient selon Akinyoade. Celui-ci postule que, plongeant ses racines dans la philosophie Ubuntu selon laquelle l’homme se réalise au travers de sa communauté (« Je suis parce que nous sommes » et non « nous sommes parce que je suis »), l’africapitalisme remet en cause le primat néoclassique de l’homo economicus guidé par son propre intérêt. Le bien commun devient alors un objectif pour les entrepreneurs au moment de lancer leur entreprise.

L’Afrique, continent de l’entreprenariat social ?

De là à parler d’entreprenariat social ? Il est vrai que la plupart des start-ups africaines, notamment digitales, partent d’un besoin concret des populations que l’Etat n’arrive pas à résoudre. Parmi des milliers d’exemples, nous pouvons citer CardioPad, tablette tactile camerounaise qui enregistre et analyse l’activité cardiaque d’un patient puis les envoie à un médecin ou Manzer Partazer, plateforme collaborative de récupération et de redistribution du surplus de nourriture des restaurants à des organisations à Madagascar. Les concours comme le Prix Orange de l’Entrepreneur Social en Afrique et au Moyen-Orient organisés depuis 2010 par l’entreprise française se multiplient pour dénicher et faire grandir les idées innovantes qui participent au développement du continent. En 2017, c’est une sud-africaine Nonhlanhla Joye ayant mis au point un système permettant de faire pousser des légumes bio dans les townships qui a remporté le prix de femme entrepreneure de l’année du forum international Impact2, le Davos de l’Entreprenariat Social. L’essor de l’entreprenariat social sur le continent est formidable, comme le soulignait l’accélérateur et incubateur Reach for Change Africa en 2015.

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Cardiopad, la tablette qui permet d’enregistrer des données cardiaques puis de les envoyer à un médecin.

Un capitalisme africain au service de la communauté

Mais au moment de lancer leur entreprise, ces innovateurs n’ont sûrement pas conscience de « faire de l’entreprenariat social » par opposition à de l’entreprenariat classique. La dichotomie entreprise classique/sociale que nous avons en Occident n’est pas adaptée au contexte africain et pour Akinyinka Akinyoade qui y consacre un chapitre entier (Africapitalism : A Management Idea for Business in Africa) dans son Entrepreneurship in Africa, l’africapitalisme permet au continent de repenser le capitalisme sur le continent à l’aune des valeurs traditionnelles africaines de solidarité avec la communauté. L’enrichissement personnel n’est pas exclu mais il doit être générateur de richesse sociale pour la communauté. Mathieu Aly Faye, entrepreneur sénégalais dans l’agro-écologie et apparaissant dans le court-métrage sur l’entreprenariat social en Afrique de l’Ouest « Dans leurs yeux » (réalisé par Ricochets, un projet visant à promouvoir l’entreprenariat social dans cette région) résume bien cette pensée : « Rien ne sert de réussir si les autres autour de moi ne réussissent pas aussi” affirme-t-il.

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Nonhlanhla Joye récompensée lors d’un concours sud-africain pour l’entreprenariat au service du développement agricole en 2017.

Rompant avec l’individualisme postulé par la théorie néo-classique, cette philosophie économique permet donc la création de valeur commune et bénéfique pour toutes les parties. Elle se différencie également d’un communisme qui subjuguerait l’individu à la communauté. L’individu se réalise « individuellement » mais en ayant toujours à l’esprit le rôle de sa communauté dans son identité, ce qui influence ses décisions. Cette voie intermédiaire est donc intéressante pour repenser le capitalisme en lui donnant une dimension morale. Un autre point majeur qui sous-tend la notion d’africapitalisme pour Akinyoade est la réaffirmation de l’attachement à un lieu, à une appartenance, que le libéralisme mondialisé tend à nier en réduisant des lieux à des espaces, synonymes de ressources interchangeables. Cette pensée réhabilite la place du lieu dans la construction de l’identité.

Un nouveau paradigme capitaliste à visage humain, créateur de richesse sociale, se construisant au bénéfice de la communauté et qui replace l’appartenance à un lieu comme facteur déterminant de l’identité, nous voyons bien que l’Europe pourrait en avoir besoin. S’il ne s’agit évidemment pas d’importer ce concept avant tout adapté aux réalités africaines, certains éléments pourraient nous inspirer dans l’élaboration d’une nouvelle pensée philosophique et économique nous permettant de surmonter la crise du modèle actuel.

Alors, à quand un eurocapitalisme ?

Julien Morin, Noise ESSEC

Pour visionner le court-métrage « Dans leurs yeux » : https://www.youtube.com/watch?v=V9PffL3cf2U

Le Costa Rica, ce bijou vert

Emissions de CO2, catastrophes naturelles, épuisement des ressources, pollution des eaux, fonte des glaces, Donald Trump … Depuis quelques années, nous n’entendons plus parler que des problèmes liés aux enjeux environnementaux. Et pour cause, le réchauffement climatique est bien amorcé, n’en déplaise aux conspirationnistes. Face à cet enjeu civilisationnel, plusieurs ONG tirent la sonnette d’alarme depuis des années : si nous n’agissons pas, nous risquons le pire. Les politiciens –enfin, la majorité d’entre eux- semblent avoir pris conscience de la gravité de la situation. Plusieurs initiatives et politiques en faveur du climat ont été lancées, comme l’accord historique de la COP21 pour ne citer que cet événement. Malgré cela, nous sommes en droit douter de l’efficacité de toutes ces discussions politiciennes. La situation est très grave et nous avons l’impression que les réponses apportées sont bien trop molles. Pourtant, il existe des pays qui ont décidé de passer sérieusement à l’action. Cet article vous propose d’en découvrir un en particulier, le Costa Rica.

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Combattre la pollution digitale selon Inès Léonarduzzi

Fondatrice et présidente de Digital For The Planet mais pas seulement, Inès Léodarduzzi, raconte son parcours et son engagement pour l’écologie digitale. « J’appelle mon métier « Global sustainability activist », le fait de penser l’écologie sous le prisme de l’environnement mais aussi celui de l’humain. Selon l’ONU, les femmes sont la première population à être impacté par le dérèglement climatique. J’ai 30 ans et je viens seulement de comprendre ma vocation. J’espère juste qu’un jour ça n’en sera plus un car tout le monde sera un global sustainability activist dans l’action quotidienne et le regard porté sur le futur».

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