Christianisme et écologie : une proposition de lecture du récit de la Création

Lorsqu’on évoque la conception chrétienne de la nature et de la place que l’homme est appelé à y occuper, on revient souvent à la phrase de Descartes, l’homme devenu « comme maître et possesseur de la nature ». Une phrase dans la continuité du récit de la Genèse, dans lequel Dieu offre la nature à l’homme. Ce rapport de domination expliquerait la surexploitation des ressources naturelles, et pour les antispécistes, la hiérarchie indue que l’on établit entre les différentes espèces.

Je pense que la première analyse est fausse ou du moins simpliste. En revanche, il est évident que l’anthropologie chrétienne insiste sur la dignité de l’homme et sa différence radicale d’avec le monde animal – l’homme est fait à l’image de Dieu, contrairement aux animaux.

Le premier chapitre de la Genèse nous présente un monde harmonieux : l’homme des premiers temps fait partie de la nature. C’est au sein de la nature qu’il est créé (au sixième jour seulement, d’ailleurs… ce qu’on peut voir comme une invitation à l’humilité, ou au contraire comme un « couronnement » de la création, la cerise sur le gâteau en quelque sorte). Dieu fait de lui le maître des animaux, sur lesquels il a le droit de régner, et de la terre – qu’il doit soumettre, notamment en la remplissant, en l’habitant, c’est-à-dire en la rendant humaine.

Mais il n’est pas le maître du monde entendu comme ensemble d’éléments physiques : la mer, les montagnes. Il n’y a pas de toute-puissance de l’homme dans le récit de la Création, ce qui peut surprendre – l’idéal vers lequel l’homme doit tendre n’est pas celui d’un pouvoir absolu. La domination qu’il peut exercer n’implique dans un premier temps aucune violence puisque l’homme est alors végétarien – il se nourrit de plantes, comme les animaux.

Je pense que c’est une première idée intéressante et à retenir pour ceux qui ne sont pas tentés par l’antispécisme, qui réfute toute idée de hiérarchie entre les espèces. La hiérarchie acceptée entre les hommes, les animaux et le règne végétal n’implique pas de violence injustifiée ni d’ «abus de pouvoir ». Dans ce récit, l’homme est fait maître du règne animal puisque Dieu l’invite à le « soumettre » ou à la « dominer », selon les traductions. Mais ce qu’on n’entend à mon sens pas assez, c’est que toute maîtrise est responsabilité vis-à-vis de ce qu’on maîtrise. Elle est également le signe d’une liberté, sans laquelle il n’y a pas de responsabilité.

D’emblée l’homme et la nature sont inscrits dans un temps commun qui constitue une mesure et un rythme  – représenté par le refrain « il y eut un jour et il y eut un matin ». Je pense qu’un des problèmes majeurs que souligne aujourd’hui l’écologie est le décalage de temporalité entre l’homme et la nature : on le voit très bien avec la surexploitation des ressources. Par exemple, les sols sont épuisés parce qu’on ne leur laisse pas le temps de se renouveler, on ne prend pas en compte la temporalité qui leur est propre.

On peut également souligner ce qui m’a toujours étonnée : la satisfaction divine, qui rythme le texte  « Et Dieu vit que cela était bon ». Il me paraissait évident, étant enfant, que Dieu savait que ce qu’il faisait était bon, puisque c’était Dieu. Aujourd’hui, je pense qu’on peut relier ce refrain à la conception du temps qui traverse le texte – le temps de la contemplation et de l’émerveillement est indispensable, constitutif de notre rapport au monde, et il fait partie de l’activité. Il faut savoir prendre ce temps, qui est aussi le temps du repos, du recul. En effet, le septième jour, Dieu se repose (encore quelque chose qui m’étonnait énormément : si Dieu est Dieu, pourquoi a-t-il besoin de se reposer ?) – c’est l’origine du dimanche comme jour férié dans les sociétés chrétiennes, et du shabbat chez les Juifs. A mon sens, c’est une manière de souligner que le repos, l’arrêt, fait partie intégrante de la vie – de la vie humaine et de la vie du monde (ce dont nous ferions bien de nous souvenir au vu de certains débats, sur l’ouverture des magasins le dimanche par exemple).

Bien entendu, ce récit présente un idéal – c’est l’utopie fondatrice, l’harmonie originelle qui est rompue par le péché dans la suite du texte, à cause duquel l’homme est chassé du Paradis terrestre. Cette rupture introduit un déséquilibre dans la relation de l’homme à la nature. Il doit travailler la terre à la sueur de son front ; la femme accouchera dans la douleur ; l’hostilité naît entre le serpent et les hommes. La symbiose n’a plus rien d’évident – la dissension culmine dans le récit du Déluge, lorsque les éléments anéantissent presque la race humaine, et dorénavant, le rapport de l’homme à la nature sera bien plus ambivalent.

 Néanmoins, une des idées majeures de la Bible est que la nature, cadeau de Dieu aux hommes, est le reflet de sa puissance et de sa bonté : ainsi l’arc-en-ciel est le symbole de l’alliance entre Dieu et son peuple. Les exemples, métaphores, paraboles, qui parcourent les textes, des psaumes au Nouveau testament, s’appuient sur la nature – sur ce que connaissaient les hommes à qui ces textes s’adressaient en premier. Le règne naturel permet de mieux comprendre la nature divine et le royaume des Cieux. L’homme de la Bible – du Nouveau comme de l’Ancien Testament – est un homme qui vit dans la nature. C’est un homme « rural » (bien que ce mot moderne ne corresponde pas vraiment à la réalité de ce temps-là).

Cette idée de don, de cadeau, est fondamentale, parce qu’elle implique l’idée de dette et de responsabilité (envers Dieu, envers l’humanité, envers la nature elle-même, on choisira selon ses convictions). Le don nous lie et nous oblige, comme nous l’a appris Marcel Mauss dans son fameux Essai sur le don – en ce sens, il n’a rien de gratuit. Parce que le monde nous a été donné, que nous l’avons trouvé tel quel, nous nous devons de le préserver. Or ce texte propose une harmonie possible de l’homme avec le monde – et à ce titre je pense que chacun peut y réfléchir avec fruit- une harmonie qui repose sur une temporalité commune.

Cordélia de Rambuteau – Noise ESSEC

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