Gratuité : vers une nouvelle société ?


Titre d’un ouvrage de M. Giovannangeli et J-L. Sagot-Duvauroux sur la mise en place de la gratuité des transports en commun à Aubagne depuis 2009.

Transports en commun, musées, permis de conduire, crèches… Les secteurs dans lesquels on entend parler de gratuité, que ce soit un projet ou une mesure effective, sont nombreux. Synonyme de davantage de justice sociale et relevant d’un droit fondamental pour ses partisans, la gratuité est l’archétype de la « fausse bonne idée » pour ses détracteurs qui fustigent des visions court-termistes et finalement contre-productives. Dès lors, que penser de la gratuité ?

Un projet séduisant pour une grande diversité de secteurs …

Le secteur le plus emblématique et le plus médiatisé pour lequel la gratuité est en débat est celui des transports en commun. En France, une trentaine de villes de taille moyenne l’ont mise en place, la plus peuplée étant Dunkerque avec près de 90 000 habitants. D’autres l’envisagent dont Paris, la maire Anne Hidalgo ayant annoncé y réfléchir l’an dernier.

Deux arguments majeurs semblent plaider en faveur de la gratuité. Tout d’abord, augmenter la fréquentation des transports collectifs permettrait de réduire l’utilisation de la voiture et ainsi de diminuer la pollution en ville. La gratuité donnerait également à chacun un droit à la mobilité – qui apparait de plus en plus fondamentale de nos jours – et notamment aux plus démunis qui verraient leurs opportunités de déplacement décuplées, ce qui peut être crucial par exemple pour un retour à l’emploi.

Dunkerque a mis en place la gratuité des bus depuis septembre 2018.

Plus de justice sociale et d’écologie donc. La justice sociale est également avancée par les promoteurs de la gratuité dans les musées avec comme objectif la démocratisation de la culture et la hausse de la fréquentation des musées dont on sait par expérience qu’elle est conséquente à la mise en place de la gratuité. Depuis 1996 et la politique de gratuité du Louvre le premier dimanche du mois, de nombreux musées français ouvrent leurs portes gratuitement – avec souvent des spécificités (collections permanentes/temporaires, jours, période …) – pour lever la barrière monétaire et permettre l’accès à la culture au plus grand nombre.

Dans l’actualité récente, Clémentine Autain et Alexis Corbière, députés France Insoumise, ont plaidé pour la gratuité du permis de conduire tandis que le probable candidat à la mairie de Paris en 2020 et ex-responsable de la communication de François Hollande, Gaspard Gantzer a lui proposé « la gratuité totale des crèches » à Paris s’il est élu.

Les secteurs sont donc multiples mais la philosophie générale reste la même : garantir un droit jugé fondamental à l’ensemble de la population sans discrimination, comme cela est par exemple déjà le cas pour l’éducation et la santé.

… mais qui ne fait pas l’unanimité

Si ses partisans sont nombreux, les détracteurs de la gratuité le sont tout autant et leur premier argument est simple : la gratuité ne supprime pas le coût. Les chauffeurs de bus et les employés de musée sont rémunérés et les investissements pour améliorer le réseau ou élargir la collection d’œuvres sont onéreux. Quelqu’un doit bien payer. Et si ce n’est pas l’usager, ce sera le contribuable. Toute la communauté paiera donc, à travers l’impôt, pour un service qu’une partie seulement utilisera. Ce transfert est-il juste ? Est-il souhaitable pour une meilleure redistribution et plus de justice sociale ? Car dans le cas des musées par exemple, si la fréquentation augmente, c’est principalement du fait … des personnes qui s’y rendaient déjà ! Et en majorité, ces personnes appartiennent aux catégories socio-professionnelles supérieures qui peuvent se permettre de payer l’entrée au musée et bénéficient ainsi d’un effet d’aubaine puisqu’elles ne paient plus un service pour lequel elles étaient prêtes à payer. Ce phénomène dit de Robin Hood reverse (« Robin des Bois à l’envers »), c’est-à-dire un transfert des plus pauvres vers les plus riches s’observe aussi avec l’université publique gratuite selon l’économiste Jean-Marc Daniel. Ceux qui, dans les faits, se rendent le plus à l’université sont les étudiants issus des catégories les plus favorisées  qui bénéficient donc d’un effort mutualisé et partagé par toute la population y compris les plus modestes. La gratuité jouerait ainsi contre la justice sociale.

Les autres objectifs louables de la gratuité ne seraient pas plus atteints. Dans le cas des transports en commun, on observe que la proportion d’automobilistes qui se mettent à emprunter les modes collectifs après le passage à la gratuité est extrêmement faible. Le fait est que la voiture est déjà une option bien plus coûteuse que les transports en commun et que bon nombre d’usagers la préfèrent malgré tout. Le prix n’est donc pas une incitation à changer pour les automobilistes contrairement à une amélioration de l’offre de transports en commun qui, elle, pourrait les convaincre. Mais pour une amélioration de l’offre, il faut investir massivement et se priver des recettes de billetterie n’est vraisemblablement pas la bonne solution. Ce sont là les conclusions d’un rapport d’experts indépendants présidé par l’ancien Président de SNCF réseau Jacques Rapoport et mandaté par la région Ile-de-France pour évaluer les implications de la mise en place de la gratuité des transports en commun dans la région. Ainsi la gratuité ne semble pas la panacée pour résoudre les problèmes de transport ou d’accès à la culture.

En faisant peser le coût sur l’ensemble des citoyens et non sur les usagers et en se privant inutilement des recettes des usagers qui ont les moyens, la gratuité serait donc pour beaucoup – notamment les plus libéraux – l’exemple de la « fausse bonne idée » qui apparaît séduisante de prime abord mais qui se révèle désastreuse à moyen terme. A l’inverse, la tarification solidaire comme mise en place à Strasbourg serait le bon moyen pour obtenir un tarif juste. Elle repose sur le principe que les plus pauvres payent peu (voire rien s’ils sont totalement sans ressources) et les plus riches beaucoup. Ce système est aussi applicable pour les musées (où pour certains déjà l’entrée est gratuite pour les demandeurs d’emplois par exemple) ou les bibliothèques entre autres.

Mais l’écueil de ce système est la condescendance et stigmatisation des plus démunis qu’il engendre, ces-derniers étant obligés de réclamer leur droit à ne pas payer, ce qui les place dans une posture peu gratifiante et qui fait que certains ayant-droits n’osent pas demander ce qui leur revient. Comme à l’école primaire où tous les enfants sont accueillis gratuitement sans distinction des revenus de leurs parents, la gratuité présente l’avantage de mettre tout le monde sur le même plan.

Penser la gratuité à travers un changement de société

Paul Ariès, politologue et essayiste, fervent défenseur de la gratuité.

Si la gratuité évoquée jusqu’à présent ne semble pas souhaitable, c’est parce qu’il s’agit d’une gratuité d’accompagnement du système et non d’une gratuité d’émancipation capable de le changer. C’est là la thèse du politologue et essayiste Paul Ariès, directeur de l’Observatoire International de la Gratuité et auteur de « Gratuité vs Capitalisme ». On le voit donc dès le titre de son ouvrage, la gratuité est ici pensée comme alternative au capitalisme, comme prétexte pour repenser un projet de société plus sociale, écologique et démocratique.

Prenons l’exemple de l’eau. Ariès propose la gratuité de l’eau élémentaire, soit à partir des seuils de l’OMS, 40 litres par jour et par personne. Au-delà, l’usager paie et le tarif augmente rapidement. Le constat de départ est que l’on paie le même prix pour faire son ménage et pour remplir sa piscine, deux usages qui n’ont a priori pas la même nécessité. Il ne s’agit donc pas de rendre toute l’eau gratuite mais bien de changer de paradigme : rendre gratuit le bon usage et plus cher le mésusage, ce qui conduit à une responsabilisation des usagers.

La gratuité pour une consommation plus responsable et moins de gaspillage ?

La gratuité des cantines scolaires ? Pas pour offrir les repas actuellement proposés mais pour repenser une restauration plus locale, de saison et moins carnée. La Suède qui l’a mise en place il y a 13 ans fait ici figure de modèle.

Alors que la marchandisation a atteint quasiment tous les pans de notre économie et que la société de consommation capitaliste, synonyme de gaspillage et d’épuisement des ressources, nous conduit dans le mur, cette gratuité nous propose de changer nos modes de vie.

L’eau, l’énergie, la santé, les transports en commun, la restauration sociale, les bibliothèques, les musées, le web, les services funéraires, les toilettes publiques … Voici une liste non exhaustive des biens ou services qui pourraient suivre cette voie selon Paul Ariès. Avec à chaque fois la gratuité non comme fin mais comme moyen pour construire un nouveau système. Il s’agit bien là d’un projet politique et de société, bien plus que d’une simple question économique. Il faut accompagner la mise en place de la gratuité – ce qui n’a pas été suffisamment fait dans le cas des transports en commun ou des musées, rendre gratuit les transports ou ouvrir les portes des musées ne suffisant pas à atteindre les objectifs escomptés – et différencier les usages lorsque le secteur s’y prête. En différenciant usage vital, utile ou de confort, de l’eau ou de l’énergie par exemple, on introduit dans l’esprit du consommateur une distinction qui le conduira à une meilleure utilisation et maîtrise de la ressource. La gratuité n’est donc pas comme parfois décrite, synonyme de gaspillage, mais ici une voie vers une consommation responsable et raisonnée.

Critique de la société de consommation par la réalisatrice Jeanne Menjoulet.

En sommes-nous capables ? Un des arguments des défenseurs du système actuel est qu’il est celui qui correspond le mieux à l’esprit humain, que la concurrence est plus efficace que la coopération et que les intérêts propres et individuels sont ceux qui expliquent le mieux nos comportements. Mais comme disait Einstein, tant qu’on a la tête sous forme d’un marteau, on perçoit tous les problèmes sous forme de clou. C’est donc culturellement et même anthropologiquement – en contestant la vision purement individualiste de l’Homme si bien véhiculée par le secteur marchand – qu’il faut construire la gratuité. Alors que les crises démocratique, sociale et écologique nous pressent de changer de modèle de société, la gratuité pourrait donc être ce nouveau paradigme émancipateur et collectif.

Julien Morin – Noise ESSEC


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