Au delà du déterminisme social : ouvrir les canaux du savoir

article noise

    Chaque enquête PISA révèle des défaillances du système scolaire de plus en plus inégalitaire depuis une dizaine d’année, si bien qu’on parle même de « choc pisa ». En effet, l’enquête de 2013 exposait déjà l’influence très forte en France du milieu socio-économique sur la réussite scolaire, et ce de façon plus marquée que dans l’ensemble des pays de l’OCDE. Le constat est sans appel : près de 30% de la variation des résultats des élèves de 15 ans prendrait ses origines dans le contexte socio-économique auquel est confronté l’élève. Depuis 2002, ce poids du déterminisme social a augmenté de 33%. Face à cette problématique, le gouvernement Hollande avait mené deux réformes de taille : la refonte de la carte de l’éducation prioritaire ainsi que la réforme de l’allocation des moyens pour tous, présentée par Najat Vallaud-Belkacem en 2014. A cela s’ajoutait une hausse de budget de 352 millions d’euros pour l’éducation prioritaire. Le nouveau gouvernement Macron table quant à lui sur des classes de CP aux effectifs réduits, la fin de l’affectation des professeurs débutant leurs carrières dans les REP (réseaux d’éducation prioritaire), une extension des horaires des bibliothèques municipales …

    Pourtant, le constat est bien présent. Et pour cause : le problème est de taille. A la fois social et individuel, au carrefour entre l’économique, le social et le psychologique : ses facettes sont multiples. Et pourtant, il n’est pas une fatalité. La Suède est partie de plus loin que nous et a réussi à réduire considérablement l’influence du milieu d’origine sur les résultats scolaires de ses élèves. Il y a donc bien de l’espoir en un réel progrès atteignable sur lequel se fondent de belles initiatives du côté de l’économie sociale et solidaire.

    Le système scolaire français à lui-seul semble insuffisant quant à l’encadrement des élèves issus de milieux défavorisés, précipitant un trop grand nombre d’entre eux vers la porte de sortie. Le problème est tout d’abord à la fois géographique et socio-économique. Les taxes sur l’apprentissage (1) versées aux établissements scolaires sont inégales. Les entreprises peuvent choisir l’établissement à qui elles versent cette taxe. Ceci implique donc qu’un lycée peu connu, situé dans un environnement où la population est modeste, recevra probablement une faible part de la taxe de la part de grandes entreprises, tandis que cela serait plus présumable pour un grand lycée parisien. Les moyens ne sont donc pas les mêmes en fonction des établissements, quand bien même des politiques sont mises en place pour y remédier. Les affectations scolaires sont également largement détournées : petit à petit se creuse alors le clivage entre les écoles selon leur secteur géographique. D’un côté on trouve des écoles parfaitement dotées dans les quartiers aisés, et de l’autre côté des écoles aux faibles moyens, concentrant les risques d’échecs scolaires. Un rapport de l’OCDE de 2012 (2) stipule en effet que « (…) les établissements scolaires défavorisés ont tendance à accentuer les inégalités socio-économiques qui caractérisent leurs élèves (…) ».

    Les étudiants ne disposent pas des mêmes moyens pour payer des soutiens scolaires dont les prix sont le plus souvent conséquents (20 à 40 euros en moyenne pour une heure de soutien scolaire). Certains parents ne sont pas en mesure d’accompagner pleinement leurs enfants du fait d’analphabétisme, d’un manque de disponibilité en cas de travail pénible aux horaires difficiles. On lit également dans le rapport 2018 de la fondation l’Abbé Pierre sur le mal-logement que « toutes choses égales par ailleurs, un élève occupant un logement surpeuplé a 40 % de risques supplémentaires d’accuser une année de retard scolaire entre 11 et 15 ans. ».

    Le problème de l’influence du milieu d’origine sur la réussite scolaire est donc tenace et multidimensionnel. Et pourtant, le combat n’est pas perdu. De beaux projets porteurs d’optimisme ont en effet été lancés.

    Nous avons vu précédemment que les soutiens scolaires représentaient bien souvent un coût important que beaucoup d’élèves en difficultés ne peuvent pas s’offrir. Et pourtant, un lien clair existe entre manque de moyens économiques et difficultés scolaires. Face à cela, François-Afif Benthanane fonde en 2005 ZUPdeCO. Cette association œuvre à offrir aux collégiens en difficultés issu de REP les moyens de leur réussite. Comment ? Par un système de soutien scolaire gratuit, à raison de 2 à 4 heures par semaine. Les tuteurs sont des étudiants âgés de 18 à 25 ans, ce qui permet une distance d’âge idéale : la différence est marquée, mais le tuteur reste assez jeune pour éviter l’identification à un professeur traditionnel, qui pourrait susciter une éventuelle résistance de la part de l’élève. Les cours ont lieu directement dans les collèges partenaires de l’association. Aujourd’hui, ZUPdeCO, c’est 2189 élèves accompagnés. L’association profite de son essor pour s’étendre et compte proposer progressivement ses services auprès des écoles primaires.

    De son côté, afin de favoriser l’accès à la culture et notamment à l’art, Chantal Mainguené créée en 2008 Môm’Artre. L’objectif ? Sensibiliser les enfants à l’art après l’école auprès d’artistes en réinsertion professionnelle : un dialogue social intéressant, donc. Il s’agit d’une prise en charge complète après l’école aux tarifs flexibles, calculés en fonction des capacités financières des parents. Le réseau Môm’Artre est aujourd’hui composé de 15 antennes et concerne plus de 1500 enfants.

    L’aide doit effectivement être concrète et scolaire, elle doit être une ouverture culturelle. Mais il existe un autre aspect psychologique majeur, l’autocensure pour ces milieux défavorisés face à la sphère académique. L’économiste américain Gary Becker avait souligné dans Human capital: A theoretical and empirical analysis (1964) que les individus font un calcul coût avantage entre continuer les études ou arrêter et travailler directement, le coût d’opportunité des études étant surestimé par les classes populaires par anticipation de l’échec. La projection (3) de la part de l’entourage est un phénomène psychologique très probable, ce qui signifie que ceux-ci projettent sur la nouvelle génération leur propre manque de confiance, leur complexe vis-à-vis des institutions scolaires par un discours négatif qu’ils se sont adressés à eux-mêmes intérieurement. La réussite scolaire suppose également de connaître des codes implicites, et ce de plus en plus au fil des années, l’apogée étant l’université nous disait Bourdieu dans La Distinction (1979), où le professeur n’est plus reconnu pour ses qualités pédagogiques mais par sa capacité à briller par son excellence intellectuelle. Le problème, expliquait-il déjà à l’époque, est qu’il est difficile de connaître ces codes implicites pour les jeunes issus de milieux populaires car ce ne sont pas ceux de la culture populaire. Un de ces codes implicites marquant est la façon de parler qui est selon ce même sociologue un « pouvoir symbolique », et qui révèle au grand jour les inégalités entre les différents milieux. Plus le capital linguistique d’un locuteur sera important, plus ce dernier sera capable d’exposer efficacement ses idées, les défendre, donner une image crédible dans un milieu académique ou professionnel, développer sa confiance en soi.

    C’est pour cette raison que Stéphane de Freitas a fondé en 2012 Coopérative Indigo. Cette association par son programme Eloquentia vise à partager les techniques de l’art oratoire auprès de tous, et notamment auprès de plus de 1200 jeunes issus de quartiers en difficulté. Elle permet aux jeunes du collège à l’université, de s’initier à la prise de parole en public par l’organisation de formations et de concours. Par ce biais, les jeunes étudiants gagnent petit à petit confiance en eux, et en leur potentiel en tant qu’acteurs positifs au sein de la société. Les formations proposent des mises en situation variées : débats, théâtre, slams, entretiens, discours, négociations… le répertoire est large. Le concours Eloquentia existe aujourd’hui dans 4 universités en France. L’organisation est présente dans près de la moitié des collèges de Seine-Saint-Denis.

    Le problème de l’éducation ne se limite toutefois pas aux populations jeunes. Il s’agit d’une injustice globale, quelque soit l’âge, quelque soit l’impératif professionnel : c’est altérer la possibilité de faire pleinement partie du monde dans lequel on s’inscrit. A ce propos, l’écrivaine et membre de l’Académie française Danièle Sallenave évoque dans son excellent ouvrage Le don des morts l’injustice poignante qu’est celle de l’ignorance : « Cette séparation que creuse entre les hommes la privation de culture, de livres, est philosophiquement, politiquement intolérable parce qu’elle sépare l’homme de lui-même et du monde. ». L’exclusion professionnelle n’est donc pas la seule peine du manque d’accès au savoir. A ce lourd fardeau s’ajoute encore celui de l’exclusion culturelle, sociale et plus encore ; l’exclusion d’un monde dans lequel on vit pourtant.

    Face à cette injustice est créée en 2001 Culture pour Tous (4), avec pour objectif « de lutter contre l’exclusion et les discriminations en favorisant la participation à la vie culturelle et sportive de tous. » selon leur propre présentation sur leur site internet. Leur action se compose de différentes initiatives. Tout d’abord, la billetterie solidaire en ligne, qui propose notamment des invitations gratuites proposées par 300 institutions culturelles et sportives. Cette billetterie est à la disposition de 800 structures sociales partenaires qui l’utilisent au profit de personnes en difficultés fréquentant leurs structures. Culture pour tous a plus d’une corde à son arc, et propose également des rencontres, comme par exemple « les rendez-vous piquants ». Ces événements permettent de se pencher sur un sujet ensemble et de provoquer des rencontres qui n’auraient sans doute pas eu lieu autrement.

    Le problème de l’éducation est de taille, nous l’avons vu. Pourtant, les initiatives se multiplient à cet égard, et leurs résultats sont significatifs. Ceci montre que le tissu associatif peut largement apporter ses pierres à l’édifice de l’ouverture des canaux de la réussite et de la lutte contre l’exclusion sociale. Bernard Cassen, journaliste français et ancien directeur général du Monde Diplomatique, évoque par ailleurs les associations en elles-mêmes comme éducatrices notamment en termes de citoyenneté dans son article « La nécessaire refondation de l’éducation populaire » (juin 1997) :

« (…) les regroupements de citoyens réapprenant à se parler, à interpeller et à s’organiser sont producteurs de démocratie. Ils se situent en rupture avec l’apathie encouragée par le loisir « posté » devant l’écran de télévision et le bourrage de crâne permanent vouant aux ténèbres extérieures l’idée même de solutions de rechange. Un petit combat livré et gagné peut donner le goût d’en mener de plus importants. En amont de ces pratiques de citoyenneté active, se situe la formation à cette même citoyenneté, dont l’école n’est que l’un des éléments. (…) ».

Autant d’exhortations à croire en l’avenir de l’économie sociale et solidaire, des associations et plus largement en l’idée que oui, « c’était mieux après. »

(1) « La taxe d’apprentissage permet de financer par les entreprises les dépenses de l’apprentissage et des formations technologiques et professionnelles. Son montant est calculé sur la base des rémunérations versées. » d’après le site officiel de l’administration française.

(2) Rapport de l’OCDE Equité et qualité dans l’éducation – Comment soutenir les élèves et les établissements défavorisés, 2012

(3) Projection : fait de projeter ses sentiments sur autrui (Larousse).

(4) Depuis le 1er janvier 2018, l’association a repris les activités de Culture pour tous mais celles-ci se poursuivent sous le nom d’origine.

Lisa Belkaïd, Noise ESSEC

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