Les monnaies locales (2/4) : Une vraie bonne idée ?

Après avoir découvert dans un premier article la création et le fonctionnement des monnaies locales et complémentaires, nous vous invitons à vous interroger sur l’utilité et les éventuels risques de leur mise en circulation.

A priori, tout va bien dans le meilleur des mondes : une communauté décide d’adopter sa propre monnaie dans une zone géographique restreinte, ce qui renforce son identité en tant que communauté et ses échanges internes. Mais s’agit-il là des seules vertus apportées par une monnaie locale ? Ne pourrait-on pas au contraire y voir des vices cachés ou des inconvénients, impliquant des désagréments économiques et sociaux auxquels les fondateurs n’avaient pas songé ?

  • Dynamiser l’économie locale

Tout d’abord, fait incontestable et principal avantage d’une monnaie locale qui justifie parfois à lui-seul sa mise en circulation : les monnaies complémentaires dynamisent l’économie locale. C’était d’ailleurs l’idée qui trottait dans la tête des créateurs de la banque suisse WIR lorsqu’ils lancèrent leur propre monnaie en 1934 pour pallier les effets économiques néfastes de la crise de 1929. Elle eut pour effet de court-circuiter les échanges en monnaie nationale qui stagnaient pour favoriser les échanges en monnaie locale, ce qui conduisit rapidement à la reprise de l’activité économique et commerciale dans la zone concernée.

Ainsi, les monnaies locales circulent bien plus rapidement que les monnaies gouvernementales et nationales, notamment parce qu’elles sont associées à des taux d’intérêt négatifs. Une grande partie de ces monnaies sont en effet dites fondantes, car ses utilisateurs doivent les utiliser dans un délai donné à partir du moment où ils les acquièrent. C’est par exemple le cas du MIEL (Monnaie d’intérêt économique locale), en Gironde, qui perd deux centimes tous les six mois, afin d’encourager la consommation et de stimuler la circulation monétaire. Tout ceci permet notamment de s’extirper de la stagnation des monnaies centrales dans le cas d’une crise monétaire, et de relancer les échanges à un niveau local.

  • Un impact positif sur l’environnement et le lien social

Les échanges ne sont pas les seuls à reprendre grâce à l’utilisation des monnaies locales, puisque c’est l’ensemble de la demande locale qui augmente. Par conséquent, l’économie locale dans son ensemble est tirée vers le haut : le pouvoir d’achat local croit, les petits commerces retrouvent leur attrait, le chômage dans la région baisse, … Autre avantage certain : l’achat et la vente de biens et services locaux ainsi que le recours à une main d’œuvre locale ont ainsi une empreinte écologique réduite, en limitant le transport et la fabrication des produits échangés. Ainsi, les monnaies locales complémentaires permettent à la fois d’avoir un impact positif à un niveau local grâce à la stimulation de l’économie régionale, et un impact positif à un niveau global en réduisant la pollution qu’elle émet et en privilégiant les circuits courts.

A terme, la monnaie locale est non seulement un moyen de dynamiser l’économie sur un territoire restreint, mais c’est surtout l’opportunité de tisser des liens sociaux solides et durables, dans un contexte pourtant mondialisé où la distance avec le reste du monde s’est réduite pour parfois rallonger la distance avec son environnement proche.

  • Se réapproprier l’économie pour la rendre plus humaine

Car les monnaies locales ne sont pas qu’un moyen économique d’assurer la pérennité des échanges d’un territoire donné. C’est aussi un moyen de se réapproprier l’économie, en ayant conscience de son pouvoir sur l’économie locale à laquelle on participe directement. C’est un acte citoyen engagé, en somme, qui rend l’utilisateur d’une monnaie locale véritablement responsable de sa façon de consommer. Chaque consommateur et citoyen devient alors porteur d’un nouveau rapport à la monnaie. Un rapport plus humain et plus local : un rapport à la monnaie qui remet l’économie à sa place, un moyen de valoriser l’utilité social, et non une fin en soi. Ainsi, la majorité des monnaies locales placent les euros échangés contre la monnaie complémentaire dans des fonds qui financent des projets éthiques et solidaires. En France, les euros sont par exemple placés sur un compte à la Nef, une société coopérative de finances solidaires, qui finance uniquement des projets en faveur de l’économie sociale et solidaire ou à visée écologique.

Enfin, les monnaies complémentaires réconcilient la monnaie avec l’économie réelle qui ne représente actuellement que 3% des transactions, contre 97% pour les flux financiers. Elles financent en effet une activité économique locale et concrète, plutôt que de nourrir le flux stérile des spéculations financières.

  • Un manque de contrôle

 Toutefois, l’utilisation de monnaie locale n’est pas dépourvue de risques et d’inconvénients dont il convient d’être informé afin d’en faire bon usage.

Le premier travers possible de la mise en circulation de monnaies complémentaires réside dans l’accumulation de monnaie lors du change de la monnaie nationale à la monnaie locale. Cette masse monétaire accumulée, qui est alors retirée des circuits financiers pour une durée indéterminée, peut entrainer de l’hyperinflation si elle est remise soudainement dans l’économie, et donc déstabiliser l’économie. Cette dérive est d’autant plus importante si les monnaies locales se multiplient, ce qui sous-entend une accumulation multipliée de monnaie.

De manière générale, les monnaies locales complémentaires empêchent les banques centrales de contrôler l’économie à travers la politique monétaire. La mise en circulation de monnaies complémentaires revient, de leur point de vue, à un phénomène de thésaurisation qui freine le fonctionnement de l’économie globale. En retirant momentanément du circuit financier une partie de la masse monétaire, ce sont autant d’échanges qui ne peuvent pas être comptabilisés ni maitrisés par les institutions officielles. Ce manque de contrôle permet également aux monnaies locales de s’exonérer de toutes formes d’impôts et de cotisations sociales, souligne le Conseil économique, social et environnemental, ce qui n’est pas illégal mais implique de trouver une forme de contrôle adaptée à ce type de monnaie dans le futur pour les inclure dans le système économique et social en vigueur.

  • Un développement limité

Devant l’absence de contrôle possible par les autorités monétaires, un grand nombre d’expériences passées de monnaie complémentaire ont ainsi été interdites. Cela a notamment été le cas au lendemain de la crise financière de 1929 afin que les banques centrales puissent rester maîtresses de la monnaie en circulation. Aujourd’hui, en France, les monnaies locales sont autorisées par la loi du Code monétaire et financier à condition de n’être utilisée que dans un réseau déterminé, c’est-à-dire dans une zone géographique restreinte.

Il s’agit là d’une limite importante au développement des monnaies locales qui, malgré les avantages certains qu’elles apportent, restent associées à un territoire donné pour fonctionner. Il faudrait donc multiplier les initiatives locales, au risque de ne plus avoir de système monétaire cohérent au niveau national et de morceler l’économie en sous-systèmes indépendants avec chacun leurs propres règles.

Enfin, l’usage des monnaies locales complémentaires est limité par le manque de praticité de changer ses euros en monnaie locale lorsqu’on n’en voit pas les avantages directs. Nombre de consommateurs préfèrent utiliser des euros pour ne pas se compliquer la vie, restreignant ainsi l’utilisation de monnaie locale à un petit nombre d’utilisateurs et empêchant donc ses bienfaits d’agir.

Ainsi, les monnaies locales complémentaires sont à la fois un acte citoyen et un moyen économique de dynamiser la vie d’un territoire locale, tout en ayant un impact positif sur l’environnement et en finançant uniquement l’économie réelle. Néanmoins, le manque de contrôle actuel sur ce type de monnaie et l’aspect local auquel elles restent cantonnées par définition empêchent leur développement durable pour le moment. Une marge de progression existe ainsi pour améliorer leur fonctionnement et  en faire des futurs véritables leviers de l’économie dans le futur.

 

Agathe Masson (Noise ESSEC)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s