Crise des réfugiés : au Liban, des jardins et de l’espoir pour préparer l’avenir

Alors que la crise syrienne connaît une issue tragique, la situation des millions de réfugiés ayant fui le pays reste préoccupante. Depuis 2011, près de 12 millions de personnes ont quitté la Syrie[1] abandonnant tout derrière elles. Partout, la société civile agit dans l’urgence tout en essayant de rendre la situation pérenne et durable. Témoignage d’un étudiant français parti au Liban dans une association qui vient en aide aux réfugiés syriens.

Le Liban : 1,7 million de réfugiés pour 6,2 millions d’habitants

En 2016, entre 80 000 et 90 000 demandes d’asile ont été déposées en France selon l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), un chiffre que ne prend en compte que les demandes officielles. Sur la même période, l’Europe a accueilli 352.822 réfugiés soit 7 % de la population européenne (contre plus d’un million en 2015)[2]. Au Liban, petit pays de 6,2 millions d’habitants enclavé entre Israël et la Syrie, jusqu’à 1,7 million de réfugiés ont franchi la frontière pour fuir la guerre depuis le début du conflit. Plus d’un quart de la population libanaise ! De par sa proximité géographique avec la Syrie voisine, le Liban a subi de plein fouet les conséquences du conflit. Dans un pays où l’Etat reste très peu présent et manque à beaucoup de ses missions, il a fallu faire avec ce drame et s’adapter pour éviter une déstabilisation totale de la société libanaise. « C’est presque les associations qui font tourner le pays » explique Martin. Etudiant à l’IEP de Grenoble, ce-dernier est parti à Beyrouth voilà 5 mois en tant que volontaire dans une association humanitaire qui vient en aide aux réfugiés : Annas Linnas. Entre 2 coupures de wifi, Martin a accepté d’évoquer la situation au Liban et les projets de son association.

« 12 000 réfugiés syriens en 2012. Plus d’un million aujourd’hui. (ONU) »

En essayant d’effectuer un parallèle avec la France et l’Europe pour nous permettre de mieux comprendre, il décrit une société libanaise presque fataliste, habituée aux conflits d’une région instable et aux galères du quotidien (réseau de transport insuffisant, ramassage des ordures ménagères chaotique, coupures régulières d’internet ou d’eau chaude…). Pourtant, il insiste : « malgré toutes ces galères, les gens continuent à vivre et le disent : ça a toujours été comme ça donc on continue de vivre. » Une première leçon de vie. Concernant la seule crise syrienne et l’afflux massif de réfugiés, malgré les tensions, presque logiques tant leur nombre est important, il ressent tout de même « une sorte de grande fraternité chez les gens » et explique que les Libanais sont habitués à accueillir des réfugiés. Ce sont en effet d’abord des Palestiniens qui ont fui Israël dès 1948 pour venir s’installer au Liban avant que les Syriens n’affluent en masse dès 2011. D’après l’ONU, ils étaient 12 000 seulement en 2011. Ils sont désormais plus d’un million. La guerre en Syrie a intensifié le phénomène et a contraint les Libanais à vivre avec cette réalité, tout en les obligeant à prendre en main la situation. Ainsi, ces 5 dernières années, beaucoup d’associations se sont créées en parallèle des organisations internationales également présentes sur place et ont pris le relais pour pallier aux carences de l’Etat. Pour empêcher que le chaos s’installe, de nombreux Libanais ont décidé de s’engager. Pourtant, tout n’est pas simple et comme partout, la peur de l’autre, de l’étranger est une réalité. Un certain rejet des Syriens, alimenté de stéréotypes, existe « mais je n’ai jamais entendu dire qu’il faille qu’ils retournent chez eux : les Libanais savent ce qu’est la guerre et ce qui se passe à côté de chez eux. »

Sortir de l’urgence et rendre la situation pérenne

Au Liban comme dans d’autres pays, on est sorti de la seule urgence consistant à accueillir ces populations pour leur permettre de survivre avant de vivre. Désormais, l’on se tourne vers une situation partie pour durer avec cette question lancinante : comment créer des conditions favorables permettant de rendre pérenne cette difficile réalité ? C’est tout l’enjeu des associations et des ONG qui viennent en aide aux réfugiés.

Annas Linnas, présidée par le Père Abdo Raad, est l’une de ces nombreuses organisations. Apolitique et non-confessionnelle, elle compte environ une trentaine de membres et plusieurs volontaires européens. La plupart des membres travaillent et se sont engagés par conviction, prenant sur leur temps libre pour mener à bien divers projets allant de la rescolarisation d’enfants à l’émancipation des femmes grâce à l’entrepreneuriat. Mais parmi toutes ces initiatives, s’il fallait n’en retenir qu’une seule, c’est sans doute celle d’un jardin éducatif dédié à la protection de l’environnement et géré par des personnes en situation précaire, Syriens comme Libanais.

« Une vision à long terme de la crise des réfugiés, pensée, réfléchie par des acteurs qui agissent sur le terrain depuis plus de 5 ans. »

Les objectifs de ce projet sont multiples. L’idée est d’abord de créer un espace qui redonnerait du sens et des repères à des personnes en grande difficulté. Par leur embauche, ce jardin se donne d’abord une visée sociale, pour les aider à se réinsérer économiquement et socialement et à trouver des repères. Mais au-delà de la réponse à la précarité, l’objectif réel est de parler environnement à des populations peu sensibilisées à la problématique à travers la création d’un grand jardin basé sur une agriculture propre, de la permaculture, et surtout, sur le respect de l’environnement. A terme, le but est d’accueillir des visiteurs (classes en voyage scolaire, colonies de vacances, familles…) pour se tourner principalement vers les plus jeunes générations. Enfin, et c’est sans doute le plus remarquable, ce jardin se veut un espace de cohésion, ouvert sur le monde. Outre l’embauche de Syriens et de Libanais et l’accès libre à ceux qui le souhaitent, Annas Linnas souhaite créer un « chemin des religions » qui retracerait l’histoire de celles-ci et montrerait le rapport entretenu par chacune avec la nature. « A travers le respect de la nature, le respect de l’environnement, ce lieu vise à créer de la cohésion entre les gens car une chose sur laquelle on est à peu près tous d’accord, c’est l’environnement. » explique ainsi Martin. Parler du respect de l’environnement pour créer un climat de paix et de cohésion entre les communautés, c’est la grande idée du Père Abdo Raad à travers cette initiative.

fb_img_1487872447999Annas Linnas signifie « Les uns pour les autres »

Derrière ce projet de jardin éducatif se cache une vision à long terme de la crise des réfugiés, pensée, réfléchie par des acteurs qui agissent sur le terrain depuis plus de 5 ans. Si la guerre en Syrie n’est malheureusement que la résultante de la folie des hommes, la problématique des réfugiés est plus qu’une question (géo-)politique, et la probable montée des océans devrait intensifier le phénomène alors qu’apparaissent déjà les premiers réfugiés climatiques. L’ONU estime leur nombre probable à 250 millions en 2050. Pour répondre à cette inévitable avancée de l’Histoire, il faudra d’autres jardins, d’autres initiatives pour penser nos sociétés autrement et apporter des réponses résilientes. Martin a souhaité nous le rappeler en toute fin d’entretien. « Le Liban s’en sort plus qu’il ne gère. Les gens le prennent comme une fatalité géographique et historique et l’acceptent […]. Ce qui me gêne beaucoup [en France], c’est cette hypocrisie de dire qu’on ne peut pas accueillir ces gens. Si au Liban on arrive à faire des trucs, si on arriver à accueillir autant de réfugiés, on peut le faire en France. Les gens ici sont des gens comme nous. Dès qu’internet coupe, ça les fait c****. Dès qu’il n’y a pas d’eau chaude, ça les fait c****. Il y a un attentat qui a été déjoué il y a une semaine. Les gens sont aussi traumatisés par Daech. […] Il faut juste se bouger. Ça ne veut pas dire que c’est facile mais que c’est possible. Et c’est justement parce que je vois bien qu’on n’est pas dans un monde de bisounours que je dis tout ça. »

Un message d’espoir.

Martin Silvestre

Pour contacter ou soutenir l’association Annas Linnas (pour laquelle toute aide est la bienvenue!) :

[1] Alexandre Pouchard et Pierre Breteau, Le Monde | 03.09.2015, Le nombre de migrants et de réfugiés a explosé au XXIe siècle
[2] Guillaume Descours, Le Figaro | 18.12.2016, En 2016, l’Europe a vu le nombre d’arrivées de migrants fortement diminuer
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