Abandonner le produit pour privilégier son usage : une révolution du modèle productiviste ?

          Productivisme globalisé ou économie soutenable, il faut choisir. Les crises économiques et environnementales, l’accroissement des inégalités, la raréfaction des ressources et l’explosion démographique en sont la preuve : la société de consommation n’est pas un paradigme soutenable. Forts de ce constat, de nombreux penseurs proposent de repenser le modèle, de la croissance verte à la décroissance, en passant par l’économie circulaire. Et si l’économie de fonctionnalité était une alternative réaliste et durable ?

> Economie de fonctionnalité, de quoi parle-t-on ?

          L’économie de fonctionnalité peut-être définie comme « un modèle d’échange marchand dans lequel est valorisé l’usage d’un bien, et les services qui lui sont associés, plutôt que le bien lui-même. […] Le consommateur pourra ainsi acheter de la mobilité au lieu d’un véhicule, des services de nettoyage au lieu d’une machine à laver, etc. »[i]

          Soyons plus concrets, prenons un exemple.  Depuis presque dix ans, l’entreprise Michelin ne vend plus de pneus aux compagnies aériennes mais un nombre d’atterrissages. Ainsi, la compagnie ne paie plus le remplacement de chaque nouveau pneu (le produit) mais une facture mensuelle pour la prestation d’un service (l’usage). C’est une évolution majeure puisque Michelin ne cherche plus à maximiser ses ventes de pneus – quitte à rogner sur la qualité – mais tente, au contraire, d’optimiser la durée de vie de ses produits afin de limiter le nombre de remplacements. [ii]

> Des avantages sociaux, commerciaux et environnementaux: le modèle est-il parfait ?

            Le passage à l’économie de fonctionnalité comporte de nombreux avantages et inconvénients, parfois techniques, qu’il serait fastidieux et déplacé de lister ici. Reprenons simplement les plus essentiels.

          En termes d’emploi tout d’abord. Il est aujourd’hui difficile d’affirmer que le passage à l’économie de fonctionnalité créerait quantitativement des emplois. Les mécanismes sont complexes et les données statistiques manquent. Néanmoins, on peut certifier un transfert d’emplois industriels vers les métiers de services (R&D, marketing, communication, logistique, etc.). Or, ces métiers sont en moyenne plus qualifiés, moins délocalisables et moins soumis à la robotisation.  Ensuite, la consommation d’un service, puisqu’elle se veut plus récurrente que celle d’un bien, encourage les relations de long-terme entre offreurs et demandeurs. Une relation synonyme d’individualisation pour le consommateur et de fidélisation pour le fournisseur. Enfin, l’économie de fonctionnalité se veut soutenable, par le biais trois leviers:

  • En prenant le contre-pied de l’obsolescence programmée, elle incite les entreprises à fournir des produits durables. C’est ce qu’illustre l’exemple de Michelin.
  • Elle permet la réduction du parc de produits. Le réseau parisien compte 18 500 Vélib’ et près de 400 000 utilisateurs annuels. Et si chacun d’entre eux possédait un vélo personnel ?
  • Les fournisseurs sont réglementairement responsables des produits lorsqu’ils arrivent en fin de vie. Ils vont alors tenter de recycler les composants afin de les réintroduire dans leur production. C’est le « closing the loop concept».

          Néanmoins, deux freins majeurs se dressent face à la généralisation de l’économie de fonctionnalité. Premièrement, du côté de l’offre, le passage d’une économie de marché classique à la vente de services bouleverse le schéma organisationnel. Cette mutation est source d’incertitude et de complexité, deux aspects que les entreprises ont tendance à fuir. Puis, du côté de la demande, l’économie de fonctionnalité entre en contradiction avec la culture de la propriété. La valeur d’un produit pour le consommateur réside-t-il dans la satisfaction d’un besoin, d’un désir ou dans la possession du produit lui-même ? C’est une question fondamentale, la propriété est un besoin psychologique pour la grande majorité d’entre nous.

> Quel avenir pour un modèle économique centré sur l’usage ?

          Lever la barrière psychologique liée au besoin de propriété chez le consommateur semble illusoire. Dès lors, force est de constater que l’économie de fonctionnalité a peu de chance de se généraliser dans la relation entreprise-consommateur (B2C). Néanmoins, elle représente des avantages certains dans les relations entreprise-entreprise (B2B), où la barrière de la propriété est bien moindre. En effet, les entreprises tendent de plus en plus à externaliser, à sous-traiter les activités qui n’ont pas de lien direct avec leur cœur de métier (comptabilité, photocopies, etc.).

           Si elle est clairement porteuse de potentiel, l’économie de fonctionnalité ne semble pas pouvoir remplacer le modèle productiviste à elle-seule. Néanmoins, associée à d’autres alternatives telles que l’économie collaborative, l’économie circulaire ou encore la simplicité volontaire, elle peut prendre part à la construction d’un modèle économique plus soutenable.

[i] « L’économie de fonctionnalité : une alternative économique durable ? » Terence RICHARD

[ii] « L’entreprise au défi du climat », p. 66 ; Fédéric BAULE, Xavier BECQUEY, Cécile RENOUARD ; 2015

 

MENARD Benjamin (Noise ESSEC)

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