Microcrédit, maxi-projets

“Je rêve d’une banque qui soit faite spécialement pour moi” affirmait un grand philosophe français (Gad Elmaleh), en des temps reculés (2005, Instagram n’existait pas encore, le premier Iphone n’était pas encore né). A l’instar de notre ami humoriste, nombre d’agents économiques en besoin ou en capacité de financement ne trouvent pas leur bonheur auprès des banques traditionnelles. Certains, jugés insolvables, se voient même refuser l’accès aux services qu’elles proposent. C’est pour lutter contre ce problème que, les 29 et 30 Novembre, le Noise de l’ESCP organise une campagne de crowdfunding en partenariat avec le site Babyloan pour financer des projets d’entrepreneurs du monde entier. Microcrédit, crowdfunding… boîte noire conceptuelle remplie de termes tchatcheurs, racoleurs mais parfois obscurs, que nous entendons sans cesse sans trop savoir d’où ils viennent, à quoi ils correspondent et pourquoi tout le monde à l’air de tant les aimer. Éclaircissons un peu tout ça !

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Le microcrédit c’est quoi ?

Le microcrédit consiste à attribuer des prêts de faible montant à des entrepreneurs ou à des artisans qui ne peuvent pas accéder aux prêts bancaires auprès d’acteurs classiques. Double objectif donc : favoriser le développement et lutter contre l’exclusion financière. L’économiste et Prix Nobel de la Paix bangladais Muhammad Yunus, surnommé “le banquier des pauvres”, s’est fait depuis 1976 le porte étendard de cette pratique grâce au succès de sa banque solidaire, la Grameen Bank («Banque des villages»). Mais ce succès récent tend à faire oublier que le microcrédit a des origines bien plus anciennes ! En effet celui-ci remonte au premières tontines (non non cher lecteur, on ne parle pas de ta tantine mais bien des tontines, ces associations collectives d’épargne qui réunissent des épargnants pour réaliser des investissements en commun). On peut aussi parler des monte di pietà (en français, “crédits de charité” ou Mont-de-Piété, mais l’auteur de cet article avait envie de se la péter en montrant qu’il pouvait parler Italien) imaginés dès 1462 par  Barnabé Terni, un moine récollet italien, dans l’optique de lutter contre l’usure (prêts octroyés à des taux d’intérêts abusifs) en prêtant aux plus démunis à des taux réduits. Mais c’est en 2016 et non pas en 1462 que le Noise organise la campagne “The Rise”, revenons donc à nos moutons et intéressons-nous au microcrédit aujourd’hui !

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Le Microcrédit aujourd’hui dans le monde

Aujourd’hui donc, les initiatives liées au microcrédit semblent éclorent tous azimuts : le nombre de micro-emprunteurs à travers le monde est chiffré à 150 millions. C’est surtout le cas dans les pays en développement où elles permettent de concrétiser des microprojets à l’échelle locale, favorisant l’émergence d’un maillage économique bénéficiant aux plus pauvres. Mieux encore, elles constituent un outil d’émancipation pour certains catégories de population qui peuvent démarrer une activité et sortir de la dépendance économique. Ainsi, «Activists for social alternatives», une ONG indienne opérant dans le Tamil Nadu, un État du sud de l’Inde encore très patriarcal, soutient les femmes issues des familles pauvres pour trouver l’autonomie.On est donc dans une logique bien différente de celle des projets pharaoniques financés à coups de millions, souvent créateurs de richesses pour les grandes multinationales mais pauvres en retombées pour les acteurs locaux. En témoigne le succès de la Grameen Bank de Muhammad Yunus qui, avec ses 1400 succursales dans plus de 50 000 villages, comptabilise un total de 4.69 milliards de $ de prêts depuis 1976 pour un taux de remboursement de 96.54 %. En témoignent aussi les projets portés par l’institution financière globale Oikocrédit : on pourra ainsi citer «Confianza» un institut de microfinance péruvien auquel Oikocredit accorde des prêts pour qu’il finance à son tour des projets locaux, «Motor 93» une coopérative agricole bulgare qui, à la suite de la suppression des subventions accordées sous les régimes communistes, s’est trouvée en proie à d’importantes difficultés financières et a survécu grâce à l’aide d’Oikocrédit.

Toutefois, le microcrédit se pratique aussi de plus en plus dans les pays développés où, suite au krach de 2008, les banques traditionnelles enkystées dans la crise ont dû se montrer plus timorées et ont peiné à assumer efficacement leur fonction de pourvoyeur de crédit. Un rapport de la BCE montrait ainsi qu’en 2011, 14 % des petites et moyennes entreprises ressentaient une « détérioration de la disponibilité des prêts bancaires ». N’en déplaise aux thuriféraires des grandes banques d’investissement et aux apôtres de la finance traditionnelle, les organismes de microcrédit ont pu prendre partiellement le relais, et se sont montrés tout aussi efficaces que leurs concurrents plus orthodoxes quand ils l’ont fait.

Le microcrédit en France

Deux types de microcrédit sont pratiqués en France : le microcrédit personnel, qui entend favoriser l’employabilité des emprunteurs, et le microcrédit professionnel, qui doit financer une activité génératrice de revenus. Plus de 84 000 microcrédits ont été octroyés depuis 2006, pour un montant moyen d’environ 2300 euros. En ce qui concerne le volet professionnel, le Baromètre de la Microfinance indique que le microcrédit finance en France quelque 30 000 entreprises par an et contribue à la création de 60 000 emplois. Le taux de survie à trois ans des entreprises financées par le microcrédit est de 75%. Quand l’on sait que la moitié des bénéficiaires du microcrédit en France se situe en dessous du seuil de pauvreté national, on devine l’ampleur des bienfaits de ce procédé atypique de financement. A l’heure où la notion d’impact investment fait tant d’émules, cela à de quoi faire réfléchir. Toutefois, avant de militer ardemment pour le développement de ces sources de crédit alternatives, il te faut, cher lecteur, avoir à l’esprit quelques nuances.

Les dérives du microcrédit

Cependant, tout ne va pas au mieux dans le meilleur des mondes : en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, l’utopie peut tourner à la dystopie ! A l’instar de toute autre activité économique, le microcrédit peut être l’objet de dérives. En effet la clientèle s’adressant aux organismes de microcrédit est peu solvable. De fait, certains organismes de microcrédit n’acceptent d’assumer ce risque significatif qu’en contrepartie de taux d’intérêts particulièrement élevés. D’aucuns dénoncent un système qui viserait moins l’altruisme et l’intérêt général que l’enrichissement de ceux qui le dirigent. Le microcrédit ne serait, sous couvert d’ESS (Economie Sociale et Solidaire), qu’un business extrêmement rentable au service de terribles homo oeconomicus. En voyant cela, notre ami Aristote (et oui, cela remonte à encore plus loin que 2005 et Gad Elmaleh) ne manquerait pas de s’offusquer en criant à la chrématistique (accumulation de la monnaie pour elle-même). On est ici bien loin de ce qui suscitait l’euphorie générale et était décrit comme la panacée pour réduire la pauvreté et permettre le développement. Ce «commerce des promesses» (pour reprendre l’expression de P.N.Giraud) qui faisait tant rêver laisse alors place à un véritable marché des illusions où des entrepreneurs locaux, abusés par des prêteurs qui les écrasent sous le poids des intérêts et qu’ils n’arrivent pas à rembourser, font faillite. Il est donc primordial de recentrer le débat autour de la responsabilité sociale des différents acteurs de la microfinance, le but n’étant évidemment pas de faire un réquisitoire contre les acteurs financiers qui tirent profit de la microfinance (il existe bien sûr des opportunités de gains financiers qui peuvent être socialement très utiles).

Les limites du microcrédit

Un autre écueil du microcrédit est qu’il repose sur une conviction forte relevant presque du sophisme : il suffirait de doter en «capital économique» les pauvres par le biais du microcrédit pour développer leur potentiel entrepreneurial. Or ce dernier ne fait pas tout, le savoir-faire, longuement acquis par un processus de learning by doing est aussi nécessaire aux entrepreneurs qui démarrent une activité. D’où l’intérêt d’une action s’inspirant du modèle des Business Angels qui, non contents d’apporter leurs deniers, font partager leur expérience et leurs compétences aux entrepreneurs qu’ils soutiennent.

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Pourquoi “The Rise”, c’est différent ?

The Rise est un projet initié par Babyloan, une plateforme de microcrédit, que le Noise fait vivre dans l’école. The RISE (Revolution Initiated by Students for Entrepreneurship) consiste en effet en un challenge inter-campus de récolte de prêts solidaires ayant pour but de financer des projets de micro-entrepreneurs. En cohérence avec la démarche solidaire promue par Babyloan et le Noise, les prêts accordés le seront à des taux de 0% (sharks s’abstenir, donc). Force est de constater, néanmoins, que cette particularité ne rebute pas les étudiants. 2015 fut ainsi l’année de tous les records pour The RISE ! 28 campus ont récoltés en 48 heures la somme de 125 000€ grâce à 1 901 participants. L’EDHEC s’est notamment distingué, en étant le campus le plus prolifique. Alors si tu veux faire déboulonner les Nordistes et placer l’ESCP-Europe au sommet, il ne te reste qu’une chose à faire : sois présent les 29 et 30 novembre et viens financer le projet de ton choix !

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Sources :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Microcr%C3%A9dit

Le microcrédit au péril du néolibéralisme et de marchands d’illusions. Manifeste pour une inclusion financière socialement responsable (Cyril    Fouillet,IsabelleGuérin,SolèneMorvant-Roux , Marc Roesch, Jean-Michel Servet)

http://www.humanite.fr/monde/l%E2%80%99ue-au-bord-du-credit-crunch-485074

www.convergences.org – Baromètre de la Microfinance

http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/01/11/microcredit-miracle-ou-desastre-par-esther-duflo_1290110_3232.html

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