L’africapitalisme : un exemple pour l’Europe ?

La jeunesse africaine prête à bâtir le continent de demain (vidéo du Young African Leaders Initiative (YALI) initié par Barack Obama).

Trop souvent résumé à une philanthropie à l’anglo-saxonne, l’africapitalisme est en réalité une nouvelle façon de penser le capitalisme associant prospérité économique et sociale, et qui pourrait bien inspirer l’Europe.

Le concept d’africapitalisme, inventé par l’homme d’affaires nigérian Tony Elumelu, a reçu un écho favorable dans les médias, y compris occidentaux.  Il a été décrit comme l’adaptation de la théorie libérale classique du ruissellement – qui veut que l’enrichissement d’une élite profite à l’ensemble de la société – et de la philanthropie aux besoins de développement propres au continent africain. Elumelu va plus loin puisqu’il substitue à la charité traditionnelle à l’anglo-saxonne une « philanthropie catalytique » qui cherche à traiter les causes des problèmes plutôt que d’essayer d’en atténuer les conséquences. Il a ainsi consacré 100 millions de dollars pour le Programme d’entrepreneuriat Tony Elumelu (TEEP) qui a pour objectif de former et financer 10 000 entrepreneurs africains sur 10 ans.

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Tomy Elumelu, chantre de l’africapitalisme.

Une vision nouvelle fondée sur le bien commun

Ce nouveau paradigme africain insistant sur le rôle du secteur privé et de l’entreprenariat dans le développement futur du continent et invitant les plus fortunés à y contribuer en investissant à long terme dans des secteurs stratégiques (agriculture, énergie, santé, éducation …) est déjà intéressant. Toutefois, comme le souligne Akinyinka Akinyoade dans son ouvrage Entrepreneurship in Africa, réduire l’africapitalisme à un nouveau philantro-capitalisme occulte la partie novatrice d’un concept qui va bien plus loin et apporte une réflexion nouvelle autour de la relation entre capitalisme et société. Car c’est dans la façon même d’envisager l’entreprise que les Africains se différencient selon Akinyoade. Celui-ci postule que, plongeant ses racines dans la philosophie Ubuntu selon laquelle l’homme se réalise au travers de sa communauté (« Je suis parce que nous sommes » et non « nous sommes parce que je suis »), l’africapitalisme remet en cause le primat néoclassique de l’homo economicus guidé par son propre intérêt. Le bien commun devient alors un objectif pour les entrepreneurs au moment de lancer leur entreprise.

L’Afrique, continent de l’entreprenariat social ?

De là à parler d’entreprenariat social ? Il est vrai que la plupart des start-ups africaines, notamment digitales, partent d’un besoin concret des populations que l’Etat n’arrive pas à résoudre. Parmi des milliers d’exemples, nous pouvons citer CardioPad, tablette tactile camerounaise qui enregistre et analyse l’activité cardiaque d’un patient puis les envoie à un médecin ou Manzer Partazer, plateforme collaborative de récupération et de redistribution du surplus de nourriture des restaurants à des organisations à Madagascar. Les concours comme le Prix Orange de l’Entrepreneur Social en Afrique et au Moyen-Orient organisés depuis 2010 par l’entreprise française se multiplient pour dénicher et faire grandir les idées innovantes qui participent au développement du continent. En 2017, c’est une sud-africaine Nonhlanhla Joye ayant mis au point un système permettant de faire pousser des légumes bio dans les townships qui a remporté le prix de femme entrepreneure de l’année du forum international Impact2, le Davos de l’Entreprenariat Social. L’essor de l’entreprenariat social sur le continent est formidable, comme le soulignait l’accélérateur et incubateur Reach for Change Africa en 2015.

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Cardiopad, la tablette qui permet d’enregistrer des données cardiaques puis de les envoyer à un médecin.

Un capitalisme africain au service de la communauté

Mais au moment de lancer leur entreprise, ces innovateurs n’ont sûrement pas conscience de « faire de l’entreprenariat social » par opposition à de l’entreprenariat classique. La dichotomie entreprise classique/sociale que nous avons en Occident n’est pas adaptée au contexte africain et pour Akinyinka Akinyoade qui y consacre un chapitre entier (Africapitalism : A Management Idea for Business in Africa) dans son Entrepreneurship in Africa, l’africapitalisme permet au continent de repenser le capitalisme sur le continent à l’aune des valeurs traditionnelles africaines de solidarité avec la communauté. L’enrichissement personnel n’est pas exclu mais il doit être générateur de richesse sociale pour la communauté. Mathieu Aly Faye, entrepreneur sénégalais dans l’agro-écologie et apparaissant dans le court-métrage sur l’entreprenariat social en Afrique de l’Ouest « Dans leurs yeux » (réalisé par Ricochets, un projet visant à promouvoir l’entreprenariat social dans cette région) résume bien cette pensée : « Rien ne sert de réussir si les autres autour de moi ne réussissent pas aussi” affirme-t-il.

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Nonhlanhla Joye récompensée lors d’un concours sud-africain pour l’entreprenariat au service du développement agricole en 2017.

Rompant avec l’individualisme postulé par la théorie néo-classique, cette philosophie économique permet donc la création de valeur commune et bénéfique pour toutes les parties. Elle se différencie également d’un communisme qui subjuguerait l’individu à la communauté. L’individu se réalise « individuellement » mais en ayant toujours à l’esprit le rôle de sa communauté dans son identité, ce qui influence ses décisions. Cette voie intermédiaire est donc intéressante pour repenser le capitalisme en lui donnant une dimension morale. Un autre point majeur qui sous-tend la notion d’africapitalisme pour Akinyoade est la réaffirmation de l’attachement à un lieu, à une appartenance, que le libéralisme mondialisé tend à nier en réduisant des lieux à des espaces, synonymes de ressources interchangeables. Cette pensée réhabilite la place du lieu dans la construction de l’identité.

Un nouveau paradigme capitaliste à visage humain, créateur de richesse sociale, se construisant au bénéfice de la communauté et qui replace l’appartenance à un lieu comme facteur déterminant de l’identité, nous voyons bien que l’Europe pourrait en avoir besoin. S’il ne s’agit évidemment pas d’importer ce concept avant tout adapté aux réalités africaines, certains éléments pourraient nous inspirer dans l’élaboration d’une nouvelle pensée philosophique et économique nous permettant de surmonter la crise du modèle actuel.

Alors, à quand un eurocapitalisme ?

Julien Morin, Noise ESSEC

Pour visionner le court-métrage « Dans leurs yeux » : https://www.youtube.com/watch?v=V9PffL3cf2U

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Combattre la pollution digitale selon Inès Léonarduzzi

Fondatrice et présidente de Digital For The Planet mais pas seulement, Inès Léodarduzzi, raconte son parcours et son engagement pour l’écologie digitale. « J’appelle mon métier « Global sustainability activist », le fait de penser l’écologie sous le prisme de l’environnement mais aussi celui de l’humain. Selon l’ONU, les femmes sont la première population à être impacté par le dérèglement climatique. J’ai 30 ans et je viens seulement de comprendre ma vocation. J’espère juste qu’un jour ça n’en sera plus un car tout le monde sera un global sustainability activist dans l’action quotidienne et le regard porté sur le futur».

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Le Costa Rica, ce bijou vert

Emissions de CO2, catastrophes naturelles, épuisement des ressources, pollution des eaux, fonte des glaces, Donald Trump … Depuis quelques années, nous n’entendons plus parler que des problèmes liés aux enjeux environnementaux. Et pour cause, le réchauffement climatique est bien amorcé, n’en déplaise aux conspirationnistes. Face à cet enjeu civilisationnel, plusieurs ONG tirent la sonnette d’alarme depuis des années : si nous n’agissons pas, nous risquons le pire. Les politiciens –enfin, la majorité d’entre eux- semblent avoir pris conscience de la gravité de la situation. Plusieurs initiatives et politiques en faveur du climat ont été lancées, comme l’accord historique de la COP21 pour ne citer que cet événement. Malgré cela, nous sommes en droit douter de l’efficacité de toutes ces discussions politiciennes. La situation est très grave et nous avons l’impression que les réponses apportées sont bien trop molles. Pourtant, il existe des pays qui ont décidé de passer sérieusement à l’action. Cet article vous propose d’en découvrir un en particulier, le Costa Rica.

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Au delà du déterminisme social : ouvrir les canaux du savoir

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    Chaque enquête PISA révèle des défaillances du système scolaire de plus en plus inégalitaire depuis une dizaine d’année, si bien qu’on parle même de « choc pisa ». En effet, l’enquête de 2013 exposait déjà l’influence très forte en France du milieu socio-économique sur la réussite scolaire, et ce de façon plus marquée que dans l’ensemble des pays de l’OCDE. Le constat est sans appel : près de 30% de la variation des résultats des élèves de 15 ans prendrait ses origines dans le contexte socio-économique auquel est confronté l’élève. Depuis 2002, ce poids du déterminisme social a augmenté de 33%. Face à cette problématique, le gouvernement Hollande avait mené deux réformes de taille : la refonte de la carte de l’éducation prioritaire ainsi que la réforme de l’allocation des moyens pour tous, présentée par Najat Vallaud-Belkacem en 2014. A cela s’ajoutait une hausse de budget de 352 millions d’euros pour l’éducation prioritaire. Le nouveau gouvernement Macron table quant à lui sur des classes de CP aux effectifs réduits, la fin de l’affectation des professeurs débutant leurs carrières dans les REP (réseaux d’éducation prioritaire), une extension des horaires des bibliothèques municipales … Lire la suite

Brève histoire d’un lieu : La C.A.F.é.S

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Photo de la C.A.F.é.S au 28 rue des saint-pères (© Laure de Bokay)

Un jour, je me suis arrêtée. Je buvais un thé à la C.A.F.é.S et, pour une fois, j’ai pris le temps de regarder l’espace qui m’entourais. Nouvelle étudiante à Sciences Po, j’avais de suite aimé l’atmosphère conviviale de ce lieu quand on m’y avait emmenée en début d’année : sur un fond de musique, c’était des sourires qui dansaient et l’odeur d’un bon café qui s’évaporait dans l’air. Mais ce jour-là, j’ai eu envie de comprendre ce lieu, son histoire, son organisation, ce qui faisait que je m’y sentais bien. J’y observais les étudiants qui entraient et sortaient en cadence, et écrivais les quelques questions qui me venaient par la tête.

Ce petit article est le fruit de mon étonnement et de ma curiosité, que les étudiants engagés dans la C.A.F.é.S ont accepté de nourrir de façon collaborative et autogérée. Raconter l’histoire et l’organisation de la C.A.F.é.S est une invitation… à (re)découvrir un lieu qu’on connait, à mesurer l’ambition d’un projet étudiant vertueux.

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La finance responsable pour changer le monde

La finance, un grand mot, synonyme d’El Dorado pour les uns, et de monstre à abattre pour d’autres. Il est vrai que depuis la crise de 2008, ce secteur de l’économie est devenu un véritable épouvantail pour tous les étudiants qui revendiquent des convictions sociales et écologiques fortes. Comment ne pas les comprendre après tout ? Depuis les années 1980, les dérégulations et déréglementations dans ce domaine ont mené le monde vers une succession de crises financières que les populations ont du payer au prix fort. Elle a été un des principaux vecteurs de l’accroissement des inégalités sociales dans le monde. De plus, on ne peut nier le lien étroit qui lie les grandes banques aux entreprises des industries les plus polluantes. Bref, la finance, c’est le mal incarné, on le sait depuis des années maintenant.

Pourtant, depuis quelques années, on ne cesse d’entendre parler d’un nouveau concept, un oxymore pour certains : « la finance responsable ». Les plus sceptiques diront que c’est un simple changement de stratégie marketing des banques et des multinationales pour redorer leur image. Les plus optimistes quant à eux y verront une véritable opportunité de changer le monde. Mais au fond, qu’est-ce donc que la finance responsable ? Lire la suite

Le zéro déchet : l’avenir de la consommation responsable ?

Pour conclure en beauté cette semaine sur la consommation responsable, j’ai choisi de m’intéresser à un problème qui selon moi englobe cette problématique : la gestion des déchets. Peu sont ceux à être suffisamment naïfs ou ignares pour fermer les yeux sur la quantité de déchets que nous jetons chaque année. Peu sont ceux qui en connaissent les chiffres cependant. En France, on estime cette quantité à  354 kilogrammes par personne hors déchets verts dans la consommation des ménages. Si l’on comptabilise les déchets agricoles et industriels, on atteint selon le Cniid (le Centre National d’Informations Indépendantes sur les Déchets) 13,8 tonnes de déchets par français. De quoi en décourager certains. Je préfère voir le problème sous un œil optimiste – c’est-à-dire justement ne pas voir le problème, mais l’opportunité. Une consommation responsable passe pour moi par une gestion des déchets responsable, tout simplement car cela nous pousse à repenser notre consommation pour l’adapter. C’est une révision de toute la chaîne de valeur. C’est pour cela que j’ai décidé de me pencher sur des initiatives innovantes qui nous aident à rester optimistes.

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